Ce que les corps savent dire.
Je viens de découvrir cette sculpture qui me bouleverse, tant la femme y est sublimée. Elle n'est pas seulement regardée : elle est élevée, consacrée par la position de l'homme agenouillé auprès d'elle. Son corps devient le centre de la scène, tandis que le sien se rapproche d'elle avec une forme d'abandon.
Et puis il y a ce geste. Sa bouche vient se poser contre sa peau, sous son sein. L'érotisme est tellement fondu dans la tendresse qu'on ne sait plus très bien où commence l'un et où finit l'autre. Il devient sensuel, au sens le plus profond du mot : quelque chose qui passe par la peau, la chaleur, le poids des corps, la confiance que l'on accorde à l'autre.
On a l'impression que ce couple se connait déjà. L'homme ne cherche pas à conquérir la femme, mais à retrouver son corps. Il vient s'y déposer en douceur. Leur intimité a dépassé le désir de posséder : elle est devenue une forme de familiarité, de confiance, presque d'évidence.
J'aime aussi énormément le visage de la femme. Ses paupières sont abaissées, mais je ne sais pas si elle s'abandonne complètement à la sensation ou si, au contraire, son regard s'attarde sur cet homme venu déposer ses lèvres contre elle. Cette ambiguïté est très subtile : elle est à la fois présente à ce qui se passe et comme absorbée dans un monde intérieur.
En regardant la sculpture sous différents angles, quelque chose d'autre apparait pourtant. Elle est loin d'être parfaite. Par endroits, elle donne une impression d'inachèvement : le bras de l'homme se prolonge derrière lui dans une position étrange, les pieds de la femme sont lourds, ses jambes, notamment son mollet, paraissent disproportionnés. La matière elle-même, porte les traces du façonnage, avec cette patine claire légèrement brunie qui accentue encore les marques laissées par la main du sculpteur. On sent que la matière a vécu.
Cette imperfection rend justemet leur étreinte si saisissante. Le langage des corps suspend ici le temps. Le couple appartient à un instant qui pourrait durer éternellement. Pourtant, malgré cette proximité absolue, ils ne se confondent jamais. Leur corps sont entièrement accordés mais leurs regards ne se rencontrent pas. Chacun demeure enfermé dans son propre espace intérieur.
C'est là que je retrouve Gaston Bachelard, lorsqu'il écrit : "L'homme cache sa profondeur"*. Même dans les grands jours des amours vraies, même lorsque deux êtres se connaissent jusque dans leurs corps, quelque chose de l'autre demeure inaccessible. Peut-être est-ce aussi cela l'amour : s'approcher intimement de quelqu'un sans jamais épuiser le mystère de ce qu'il est.
J'aurais beaucoup aimé me retrouver devant cette Eternelle Idole, sa matière, sa présence, ses imperfections. Certaines oeuvres ont besoin d'être rencontrée physiquement pour révéler ce qu'une image ne peut transmettre.
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| Auguste Rodin, L'Eternelle Idole, grand modèle, 1889 (plâtre patiné) Musée Rodin |













