La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

vendredi 2 octobre 2026

L'Eternelle Idole (sculpture de Rodin)

Ce que les corps savent dire. 

Je viens de découvrir cette sculpture qui me bouleverse, tant la femme y est sublimée. Elle n'est pas seulement regardée : elle est élevée, consacrée par la position de l'homme agenouillé auprès d'elle. Son corps devient le centre de la scène, tandis que le sien se rapproche d'elle avec une forme d'abandon. 

Et puis il y a ce geste. Sa bouche vient se poser contre sa peau, sous son sein. L'érotisme est tellement fondu dans la tendresse qu'on ne sait plus très bien où commence l'un et où finit l'autre. Il devient sensuel, au sens le plus profond du mot : quelque chose qui passe par la peau, la chaleur, le poids des corps, la confiance que l'on accorde à l'autre. 

On a l'impression que ce couple se connait déjà. L'homme ne cherche pas à conquérir la femme, mais à retrouver son corps. Il vient s'y déposer en douceur. Leur intimité a dépassé le désir de posséder : elle est devenue une forme de familiarité, de confiance, presque d'évidence.

J'aime aussi énormément le visage de la femme. Ses paupières sont abaissées, mais je ne sais pas si elle  s'abandonne complètement à la sensation ou si, au contraire, son regard s'attarde sur cet homme venu déposer ses lèvres contre elle. Cette ambiguïté est très subtile : elle est à la fois présente à ce qui se passe et comme absorbée dans un monde intérieur.

En regardant la sculpture sous différents angles, quelque chose d'autre apparait pourtant. Elle est loin d'être parfaite. Par endroits, elle donne une impression d'inachèvement : le bras de l'homme se prolonge derrière lui dans une position étrange, les pieds de la femme sont lourds, ses jambes, notamment son mollet, paraissent disproportionnés. La matière elle-même, porte les traces du façonnage, avec cette patine claire légèrement brunie qui accentue encore les marques laissées par la main du sculpteur. On sent que la matière a vécu.

Cette imperfection rend justemet leur étreinte si saisissante. Le langage des corps suspend ici le temps. Le couple appartient à un instant qui pourrait durer éternellement. Pourtant, malgré cette proximité absolue, ils ne se confondent jamais. Leur corps sont entièrement accordés mais leurs regards ne se rencontrent pas. Chacun demeure enfermé dans son propre espace intérieur.

C'est là que je retrouve Gaston Bachelard, lorsqu'il écrit : "L'homme cache sa profondeur"*. Même dans les grands jours des amours vraies, même lorsque deux êtres se connaissent jusque dans leurs corps, quelque chose de l'autre demeure inaccessible. Peut-être est-ce aussi cela l'amour : s'approcher intimement de quelqu'un sans jamais épuiser le mystère de ce qu'il est. 

J'aurais beaucoup aimé me retrouver devant cette Eternelle Idole, sa matière, sa présence, ses imperfections. Certaines oeuvres ont besoin d'être rencontrée physiquement pour révéler ce qu'une image ne peut transmettre.


Auguste Rodin, L'Eternelle Idole, grand modèle, 1889 (plâtre patiné)
Musée Rodin

* La citation exacte est "Sauf dans les grands jours des amours vraies, sauf aux heures de l'Umarmung novalisienne, l'homme cache sa profondeur." - Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960, chapitre IV, "Le "cogito" du rêveur", 1960.

Le mot Umarmung signifie en allemand "étreinte" ou "embrassement". Il fait référence à Novalis, poète romantique allemand, pour évoquer une étreinte qui n'est pas seulement physique : c'est une union profonde, presque spirituelle et poétique de deux êtres. 

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Pour voir plus de photos :

dimanche 20 septembre 2026

Ce que la nuit révèle

La Nuit, peinture d'Auguste Raynaud (1854–1937)
Collection privée

J'aime la nuit parce qu'elle me pare d'une belle lumière.

La lumière directe me met parfois mal à l'aise : elle rend les choses trop crues, trop visibles, sans nuance, presque sans poésie. La nuit, je me sens différente, avec la lueur de la lune ou simplement les lumières qui viennent de l'extérieur. J'aime les reliefs, les ombres, les courbes qui apparaissent doucement.

La nuit ne cache pas vraiment le corps : elle le révèle autrement. Et dans cette lumière-là, je lâche davantage le contrôle et la honte. Je peux être nue sans avoir autant l'impression d'être exposée. Je peux simplement être dans mon corps, sans poser sur lui ce regard qui cherche ce qui ne va pas.

C'est pour ça que l'une des plus belles scènes de nudité au cinéma est, pour moi, celle de Melancholia, lorsque Kirsten Dunst est allongée nue dans la nature, sous la lumière de la lune. Son corps semble presque devenir une partie du paysage. Il y a quelque chose de mystérieux, de sensuel et de profondément poétique dans cette scène.

Et finalement, je crois que mon parfum raconte aussi quelque chose de cet univers.

Mon parfum, c'est La Nuit Trésor de Lancôme, parce que son imaginaire me ressemble. J'ai tout de suite aimé ce flacon, avec cette rose en satin noir nouée autour de son col, comme un diamant noir étincelant et facetté. Il évoque un philtre d'amour et de séduction, avec des notes chaudes et gourmandes qui me plaisent particulièrement : la rose noire de Damas, l'orchidée vanille de Tahiti, l'encens, le papyrus et le litchi.

Lancôme le présente comme un emblème de l’amour fusionnel : « Une nuit brûlante où s’étreignent ceux qui s’aiment. Une attraction irrésistible entre deux étoiles qui entrent en collision pour former, au cœur de la nuit… un diamant noir. »

Et je crois que c'est exactement ce qui me plaît dans cet imaginaire : ce n'est pas une sensualité qui s'exhibe, c'est une sensualité qui enveloppe.

Je pourrais avoir mille parfums différents, je crois que celui-là resterait toujours particulier pour moi. Parce qu'il appartient à cet univers que j'aime : la nuit, la lumière, les ombres, la peau, le mystère, la sensualité et la poésie.

Finalement, quand je te dis que je me sens mieux nue la nuit avec toi, ce n'est pas simplement parce qu'on voit moins.

C’est parce que je vois autrement. ✨❤️

Rêverie, peinture de Charles-Aimable Lenoire, 1893
Vente Sotheby’s

dimanche 16 août 2026

Sur les traces de Worth à Suresnes : une histoire de mode et de patrimoine

 📚 Mille milliards de rubans — Loïc Prigent

Avec beaucoup d’humour et d’anecdotes, Loïc Prigent raconte la naissance de la mode moderne, du XIXᵉ siècle jusqu’aux débuts de Coco Chanel en 1913. On y croise Worth et les débuts de la haute couture, l’évolution vers le prêt-à-porter, les grands magasins de mode, mais aussi les crinolines, les bijoutiers, les innovations techniques et les transformations de la société.

❤️✨Une histoire qui me touche particulièrement

Cette lecture m’a donné envie de m’intéresser de plus près à Charles Frederick Worth et à sa résidence de Suresnes, une histoire qui me touche particulièrement puisque j’ai vécu près de 30 ans à Suresnes. J’ai tant de fois transité par la gare Suresnes-Mont-Valérien, sans jamais imaginer que, tout près, se trouvait autrefois l’immense propriété de Worth, dont il ne reste aujourd’hui que le Portail aux Escargots. Et comme un joli clin d’œil, c’est à l’hôpital Foch, construit sur une partie de l’ancien domaine, qu’est née ma fille. ✨

🐌🏰 Le Château Worth à Suresnes ✨

Charles Frederick Worth (1825-1895), couturier britannique installé à Paris, est considéré comme le fondateur de la haute couture moderne. Couturier de l’impératrice Eugénie, il révolutionne la mode en créant des collections, en faisant défiler des mannequins vivants et en imposant sa signature comme celle d’un véritable créateur.

Au sommet de sa carrière, dans les années 1860, Worth choisit de s’installer à Suresnes, sur les hauteurs, près du Mont-Valérien. À l’écart du tumulte parisien mais facilement accessible grâce au chemin de fer et à proximité du Bois de Boulogne et de l’hippodrome de Longchamp, l’endroit est idéal pour recevoir sa clientèle mondaine.

À partir de 1864, il acquiert progressivement un vaste domaine d’environ 15 000 m², sur lequel il fait construire en 1867 une demeure spectaculaire, conçue par l’architecte Denis Darcy. Il y imagine un véritable univers : château d’inspiration Renaissance et médiévale, jardins paysagers avec cascades et grottes artificielles, serres de plantes exotiques, théâtre privé et sculptures, dont certaines provenant des ruines du palais des Tuileries après l’incendie de 1871.

De cette immense propriété, il ne reste aujourd’hui que le Portail aux Escargots, décoré de rubans, de pompons et d’escargots, l’un des emblèmes de Worth. Le château et une grande partie du domaine ont disparu avec la construction de l’hôpital Foch.

Après trois mois de restauration, grâce notamment à la Mission Patrimoine de Stéphane Bern, le portail a retrouvé en mars 2026 ses couleurs et ses décors d’origine. Une jolie façon de faire revivre, à Suresnes, un petit morceau de l’histoire de la mode. 

🔎 Pour aller plus loin…

🏛️ → Infos disponibles sur le site du MUS – Musée d’histoire Urbaine et Sociale de Suresnes, installé dans l’ancienne gare de Suresnes-Longchamp : https://mus.suresnes.fr/parcours-patrimoine/3-hopital-foch

📖 → La brochure de l’exposition Chez Worth, aux origines de la haute couture, présentée du 15 octobre 2025 au 21 juin 2026 : https://mus.suresnes.fr/app/uploads/2026/04/Expo-temporaire-Worth-gros-caracteres.pdf





dimanche 31 mai 2026

Extase végétale dans le Jardin de sculptures de la Dhuys (Chessy, Seine-et-Marne)

Pour Thibaud.

Par une journée de mai, 
entre soleil et averses, 
mon tendre militaire 
m’a offert un petit déjeuner 
en compagnie 
de vos sculptures. 

Quelques heures avant 
j’étais submergée 
par des crises d’angoisse 
liées à des souvenirs 
traumatisants d’abandon. 

Les larmes coulaient 
devant le gouffre 
de la séparation avec 
mon homme, vêtu de départs, 
prêt à rejoindre son régiment. 

En découvrant l’arche 
de vos créatures, 
je me suis demandé 
quelle étrange folie 
avait donné naissance 
à ces monuments de pierre 
gonflés de désirs. 

 J’ai absorbé la puissance 
de vos femmes rondes, 
libres et épanouies 
pour prendre du plaisir 
dans les bras de mon bien aimé, 
contre la terre humide, 
près du cœur palpitant 
des arbres. 

J’ai rêvé que nos lèvres 
s’abreuvaient à la rivière 
de cette extase végétale 
et que notre étreinte 
grandissait comme 
un immense lit 
de feuilles de rhubarbe. 

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Le jardin de sculptures de la Dhuys imaginé par l’artiste Jacques Servières

Voici quelques unes de mes photographies

J'aime cette femme au beau fessier cajolée par son homme

Au cœur du vallon de Chessy-en-Brie se niche un lieu singulier, presque hors du temps : le Jardin de sculptures de la Dhuys. Imaginé par l’artiste Jacques Servières, il se déploie le long d’un chemin bordant la Marne.

D’abord installé dans son propre jardin, l’artiste a dû renoncer à y travailler face aux plaintes du voisinage. Il s’est alors tourné vers les vestiges de l’ancien aqueduc détruit, dont il a sculpté directement les pierres. De ces ruines sont nées une quarantaine de sculptures monumentales, chacune signée de son initiale et datée, comme une empreinte durable laissée dans le paysage.

Influencé notamment par ses voyages à Angkor, son univers, à la croisée de l’art brut et d’une poésie minérale, fait surgir des figures féminines, des créatures mythiques et des animaux, réels ou imaginaires.

Jacques Servières a mené une double carrière : éducateur spécialisé - intervenant auprès d'enfants en difficulté en tant que rééducateur en psychomotricité au sein de l'Education nationale - et sculpteur, initié par des tailleurs de pierre. Aujourd'hui retraité, il se consacre pleinement à la peinture et poursuit ses voyages réguliers au Cambodge. 

Il a écrit ce texte qui figure sur un panneau à l'entrée du jardin : "C'est à partir des pierres de l'ancien aqueduc de la Dhuys bombardé en 1939 que j'ai réalisé ce jardin de sculptures. J'y ai mi, durant une trentaine d'années, toute ma rage et ma folle envie de remonter le courant, sculpture après sculpture, jusqu'à la source de la Marne et de mes désirs. Hélas, mon corps s'est usé à la tâche dans cette recherche de formes et de vies. Les tendinites ont eu raison de mon utopie. Je suis maintenant pleinement heureux d'offrir aux promeneurs un moment de rêve dans cette cathédrale laïque à ciel ouvert au bord d'une eau qui rejoint les océans. Je redécouvre maintenant mon travail avec des pinceaux et des couleurs dans l'incroyable aventure de la peinture, à travers laquelle je poursuis un nouveau chemin sans fin." (septembre 2021, jacques.servieres@wanadoo.fr).


Voici une interview pour le découvrir : 

Collage photos n°1

Collage photos n°2

Collage photos n°3

Le moulin de Quincangrogne

Un lieu de contemplation

J'adore les feuilles de bardane (plante médicinale et comestible!)
autant que celles de la rhubarbe

jeudi 28 mai 2026

Mer intérieure

Je voulais partager une réflexion concernant le poème que j’ai écrit à la main et pour lequel j’ai demandé à une intelligence artificielle d’en proposer une version imagée. Le résultat est, je dois le reconnaître, visuellement très réussi, et m’a agréablement surprise par sa qualité esthétique.

Cependant, je tiens à préciser que je reste opposée à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans ce contexte créatif. Malgré la beauté du rendu obtenu, mon choix personnel demeure de privilégier l’expression humaine ainsi que la créativité authentique, qui, selon moi, conservent une valeur irremplaçable.

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