La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

lundi 8 février 2016

Le charme discret de l'intestin, Giulia Enders

Suite à la guérison de sa grave maladie de peau grâce à un changement radical d'alimentation, Giulia Enders, étudiante allemande de vingt-six ans passionnée de gastroentérologie (elle finalise actuellement sa thèse de microbiologie à l'université de Francfort), écrit Le charme discret de l'intestin qui plaide avec humour en faveur d'un organe négligé, voire maltraité (il constitue pourtant deux tiers de notre système immunitaire et produit vingt hormones qui lui sont propres !). Cet essai, illustré par sa propre soeur, figure depuis de longs mois dans le palmarès des meilleures ventes de livres en France. Comment expliquer un tel succès ? Sans doute parce que de nombreux patients, déçus de la médecine "classique", cherchent en vain des explications quant à leurs désordres intestinaux. Victime d'intolérances alimentaires depuis 2011 (essentiellement le blé et les produits laitiers), je me suis penchée avec intérêt sur les résultats des toutes dernières recherches scientifiques quant au rôle du "deuxième cerveau", présentées ici de façon simple et ludique, sur notre bien-être. Inflammations chroniques, surpoids, dépression, diabète, maladies de peau ... et si tout se jouait dans l'intestin ?

Giulia Enders nous offre d'abord une visite guidée au sein de notre système digestif. Elle nous apprend notamment que l'intestin grêle est tapissé d'environ sept kilomètres de petites vagues formées par les villosités : des organes microscopiques, sorte de petits fanons à la texture proche du velours, qui ont pour fonction de faciliter le passage dans le sang des nutriments. Elle décompose ensuite notre matière fécale (eau, bactéries, fibres non digestibles, déchets médicamenteux, colorants et cholestérol) dont elle interprète la composition, la couleur et la consistance (l'échelle de Bristol, publiée en 1997, décrit l'aspect des sept types de selles humaines) : "Observez la vitesse à laquelle vote oeuvre s'enfonce dans l'eau. Si elle sombre au fond de la cuvette en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, c'est peut-être qu'elle contient encore beaucoup de nourriture mal digérée. Pour flotter un temps à la surface, les selles doivent renfermer de petites bulles de gaz. Celles-ci proviennent de bactéries intestinales qui, dans la plupart des cas, font du bon boulot. Si vous ne souffrez pas par ailleurs de ballonnements, cette trace de leur présence est donc un bon signe." Puis, elle consacre une partie de son ouvrage au système nerveux entérique qualifié de "deuxième cerveau" parce que l'intestin est tout aussi étendu et présente la même complexité chimique que le cerveau. Les deux sont d'ailleurs reliés par le nerf vague ou pneumogastrique : "une ligne de téléphone qui relie l'intestin à la centrale cérébrale". Elle nous explique par exemple que les sujets très exposés à l'hormone du stress souffrent de maux de ventre (ballonnements, gaz, diarrhées ou constipation) qui traduisent un état anxieux ou dépressif à l'origine de micro-inflammations ou d'une hypersensibilité temporaire à certains aliments. La plus courante des intolérances alimentaires est celle au gluten (amalgame de protéines issues de céréales telles que le blé). On peut par ailleurs s'interroger quand à la recrudescence des intolérances : n'est-ce pas la réaction tout à fait saine d'un corps qui, en l'espace d'une génération, a du s'adapter à une alimentation telle qu'elle n'a encore jamais existé : "Tandis que nos ancêtres, les chasseurs-cueilleurs, mangeaient chaque année jusqu'à cinq cent variétés de racines, d'herbes et de végétaux, nous nous nourrissons aujourd'hui le plus souvent de dix-sept plantes utiles. Rien d'étonnant, donc, à ce que notre tube digestif ait du mal à "digérer" cette évolution." L'auteur consacre enfin une grande partie du livre à la planète microbienne et au système immunitaire : les bactéries constituent 90% de notre population intestinale. Vous ferez ainsi connaissance avec la famille des bonnes bactéries qui produisent entre autres la vitamine B1 (dont le cerveau a besoin pour nourrir les cellules nerveuses et les envelopper d'une gaine de graisse isolante : une carence se manifeste par des tremblements musculaires et des pertes de mémoire) ou avec la famille des mauvaises bactéries (la salmonelle, la toxoplasmose, les oxyures ou vers intestinaux qui se nourrissent de sucre). Vous vous étonnerez sans doute de l'existence d'Helicobacter : une bactérie à multi facettes. En effet, son germe peut tantôt produire des toxines dangereuses (elle provoque des troubles gastriques et favorise les risques de cancer de l'estomac ou la maladie de Parkinson) tantôt déclencher des mécanismes de protection en interaction avec notre corps (elle combat l'asthme et l'eczéma).

Parmi les conseils livrés par l'auteur, voici les plus intéressants : s'accroupir pour déféquer, ce qui éviterait les diverticules et les hémorroïdes (il est même possible de rester assis dans cette position à l'aide d'un petit tabouret devant les WC), consommer de bonnes graisses aux propriétés anti-inflammatoires (les huiles végétales de colza, lin et chanvre contiennent des acides alpha-linoléniques bénéfiques en cas de migraines fréquentes ou de douleurs menstruelles), manger du vrai gingembre pour stopper les nausées (des substances contenues dans les rhizomes de cette plante bloquent le centre du vomissement), surveiller la prise de poids si certains marqueurs inflammatoires sont supérieurs à la moyenne (attention aux déséquilibres hormonaux, à la carence en vitamine D ou à une alimentation trop riche en gluten), manger un yaourt par jour (les rhumes sont moins fréquents), respecter les méthodes d'entretien intelligentes pour contenir les bactéries qui se multiplient dans un espace protégé, chaud et humide (aérer les pièces, essorer au maximum les éponges et les torchons, régler le thermostat du réfrigérateur qui ne doit pas dépasser les 5°C, préférer les planches à découper en plastique à celles en bois car les bactéries survivent bien mieux dans les fentes et rainures du bois). Le chapitre le plus instructif est celui qui concerne justement les mauvaises bactéries et les moyens de les éviter : consommer des fruits et légumes ainsi que de la viande bio (le cahier des charges de l'élevage bio limite plus strictement la quantité d'antibiotiques administrés aux animaux), se laver les mains fréquemment en vacances (un vacancier sur quatre rapporte des germes ultra résistants de son voyage en Inde, Asie, Moyen-Orient ou Europe du Sud), s'offrir une cure de probiotiques pendant quatre semaines (ils augmentent nos capacités à assimiler les aliments, minéraux et vitamines, fabriquent de petites doses d'antibiotiques et d'anticorps, luttent contre la diarrhée ou la constipation) et multiplier les prébiotiques* (certains aliments atteignent le gros intestin et vont nourrir les bonnes bactéries). A la toute fin du livre, on entrevoit la solution future pour greffer de bonnes bactéries capables de s'enraciner durablement dans nos intestins : la transplantation. Des entreprises travaillent déjà à des implants synthétiques.

Une liste de probiotiques 

Poireau, asperge, ail, oignon, endive, salsifis, topinambour, artichaut, seigle, avoine, amidon résistant (il se forme quand on laisse refroidir les pommes de terre et le riz après cuisson).

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Si vous êtes toutefois intéressé par l'alimentation, je vous conseille l'enquête de Julien Venesson, journaliste scientifique et consultant en nutrition : Gluten, comment le blé moderne nous intoxique. Vous comprendrez alors que la sensibilité ou l'intolérance au gluten n'est absolument pas un phénomène de mode (sauf pour ceux qui veulent perdre du poids à tout prix) mais une "maladie de civilisation". En effet, les agronomes ont profondément modifié les gènes du blé :  celui-ci pose donc beaucoup plus de problèmes que les variétés ancestrales car il perturbe la zonuline (une protéine qui régule la perméabilité intestinale). 

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D'un point de vue linguistique, ce que nous sommes, c'est également ce que nous avons dans le ventre. Nous sommes pris aux tripes, nous avons les foies ou l'estomac noué, nous nous faisons de la bile, nous ravalons notre colère, digérons les affronts, etc ...

L'auteur évoque des sujets à priori tabous avec des métaphores drôles, inspirées et décomplexantes . Elle nous réconcilie ainsi avec nos "pets de travers" : "Le tube digestif sait s'entourer d'alliés efficaces : avec pas moins de trois couches de muscles lisses, il est extrêmement souple dans ses mouvements et peut exécuter des chorégraphies différentes selon les endroits. Et le chorégraphe chargé de régler les pas et les figures de ces muscles, c'est le système nerveux viscéral ! (...) J'en conviens, un rot ou un pet n'ont peut-être rien de très raffiné, mais sachez-le : les mouvements qui les induisent sont aussi élégants que ceux d'une danseuse étoile."



Les dessins humoristiques de Jill Enders accompagnent parfaitement le texte. Ils sont réalisés à l'encre de chine et leurs contours enfantins plairont également aux enfants ! :

"Notre intestin grêle est un maniaque de la propreté. Il fait partie de ceux qui, après un bon dîner, vont aussitôt débarrasser la table et remettre de l'ordre dans la cuisine (...) Une heure après la digestion, il lance le programme autonettoyant. Les manuels évoquent ce processus sous le nom de "complexe moteur migrant (CMM) baptisé housekeeper, la fée du logis (...) Quand on grignote sans arrêt, les coups de balai se font plus rares. Le fonctionnement de notre programme autonettoyant corrobore le conseil des nutritionnistes, qui recommandent une pause de cinq heures entre les repas."



Ci-dessus : Vertumne (Rodolphe II), peinture de Giuseppe Arcimboldo (1590).

Rodophe II (1552-1612), empereur germanique, était aussi roi de Hongrie et de Bohême. Il est représenté en Vertumne. Ce dernier était à l'origine un dieu étrusque avant de passer dans le panthéon romain. Dieu des jardins et des récoltes de l'automne, il représentait, pour les Romains, une puissance secrète qui faisait éclore les fruits et les légumes.

mardi 12 janvier 2016

La couleur du lait, Nell Leyshon

L'auteure

La couleur du lait, premier opus de Nell Leyshon traduit en français, a été publié en 2012. La romancière, née à Glastonbury dans le comté du Dorset au Royaume-Uni, a poursuivi des études de littérature anglaise à l'université de Southampton. Elle s'est ensuite fait connaître grâce à ses pièces de théâtre enregistrées pour la BBC. Elle est membre associée de Vita Nova, un organisme artistique basé à Boscombe (banlieue de Bournemouth) qui vient en aide aux alcooliques et toxicomanes par le biais d'ateliers d'expression créative. 

L'histoire

En 1831, Mary, misérable petite paysanne de quinze ans, affligée d'une patte folle et de cheveux "couleur du lait", entame le récit de sa courte et tragique existence dans la campagne anglaise du Dorset. Sa vie a basculé lorsque son père (un fermier brutal) l'a envoyée chez le révérend Graham pour servir et tenir compagnie à son épouse (elle décède rapidement d'une maladie cardiaque). Monsieur Graham, souffrant de solitude, se rapproche de la jeune-fille dont il apprécie le tempérament impulsif et rebelle (elle a la répartie bien affûtée et ne craint pas de dire ce qu'elle pense). Il lui apprend à lire et à écrire tous les soirs à l'heure du thé mais abuse d'elle (est-ce le prix à payer pour la leçon ?). Mary finit par l'étrangler avec un fil à fromage avant d'être emprisonnée. Au fond de sa cellule, elle confie porter un enfant, fruit des viols successifs du pasteur, dont elle taira l'existence jusqu'à sa pendaison : "si je leur dis ils me garderont ici derrière cette porte fermée pour le restant de mes jours, ils me prendront le bébé et je ne le verrai plus. je ne les laisserai pas faire. alors je me tais. je sais ce qu'ils vont me faire. ils vont me passer une corde autour du cou comme j'ai mis le fil autour du sien. et quand je serai morte mes jambes se balanceront au-dessus de la foule. et mon bébé mourra avec moi. en moi. mon bébé restera toujours auprès de moi. ses cheveux auront peut-être la couleur du lait mais ils ne seront jamais souillés par le sang. à présent j'ai fini et je n'ai plus rien à vous dire. je vais écrire ma dernière phrase et je vais prendre le papier buvard pour que les gouttes d'encre au bout de chaque mot ne fassent pas de tache. et après je serai libre."


Peinture ci-dessus : Two milkmaids, 1906, Franck Antoine Bail (peintre issu d'une famille d'artistes lyonnais spécialisé dans les portraits, les scènes d'intérieur du monde rural, les natures mortes et les fleurs). Dans le roman, Mary partage les tâches domestiques avec Edna qui sera renvoyée après le décès de Madame Graham. 

Coup de coeur des blogueurs 

L'histoire est relativement pauvre - et la psychologie des personnages peu fouillée - par rapport aux romans anglais victoriens auxquels il s'apparente. J'ai cependant noté deux aspects intéressants : le travail du style et l'image finale qui renvoie au sang de l'enfantement.

Il y a en effet dans ce roman un gros travail d'écriture pour rendre compte du "parler-vrai" de Mary qui vient tout juste de faire l'apprentissage de la lecture et de l'écriture auprès du pasteur Graham. Nell Leyshon traduit ses maladresses de langage grâce à l'emploi d'un vocabulaire familier et d'une syntaxe approximative (répétitions du verbe avoir au lieu du verbe être, ponctuation minimale, oubli des majuscules, absence de tirets pour retransmettre les dialogues). Ainsi, le lecteur s'identifie davantage à la jeune-fille dont il a l'impression d'entendre la voix émerger dans sa propre tête. Cette technique narrative - renforcée par le vouvoiement du lecteur d'un bout à l'autre du récit - est sans doute un clin d'oeil aux chefs d'oeuvre du 18e siècle anglais (je pense notamment à Tom Jones d'Henry Fielding où le héros s'adresse directement au lecteur pour l'inclure dans une réflexion participative). Ici, le témoignage de Mary nous interpelle quant à la détresse des servantes, probablement souvent violées par leurs maîtres au 19e siècle, face à la naissance d'un enfant non désiré.

L'image finale du livre mêle les trois substances liées à la naissance : le lait (référence à la couleur des cheveux de Mary mais aussi à l'allaitement), le sang (accouchement) et l'encre (outil qui permet la création de l'histoire). La photographie qui figure sur la couverture du livre de poche, réalisée par le photographe londonien Jeff Cottenden, est extrêmement bien choisie - et je me demande même si elle n'est pas en grande partie responsable du succès du livre ! - car la jeune-fille relève sa robe blanche comme si elle voulait éviter de la tacher. Elle se sent déjà souillée de l'intérieur.

Pour découvrir le travail de ce photographe :
http://www.jeffcottendenarchive.com/victorian-georgian-etc.html

Dans le roman, Violette (une des trois soeurs de Mary) est également victime du désir de Ralph (le fils du couple Graham). Celui-ci "l'engrosse" puis nie la paternité et part étudier la philosophie et l'économie à l'université d'Oxford. Le bébé aura les mêmes cheveux "couleur du lait" que l'héroïne et sera élevé à la ferme. 

Le futur mort-né de Mary m'a étrangement fait penser au bébé que Sethe tue dans Beloved, le roman de l'afro-américaine Toni Morrison (prix Nobel de littérature 1993), afin de lui épargner une vie d'esclavage. Peut-on dire que ces deux femmes infanticides, l'une blanche, l'autre noire, se ressemblent puisqu'elle se libèrent d'un enfant - ou libèrent leur enfant ? - déjà marqué par le sceau du malheur ?


Le cliché ci-dessus s'intitule Milkdrop Coronet 1957. Il s'agit d'une goutte de lait qui tombe en forme de couronne sur une surface rouge sang. Le photographe, Dr Harold Eugene Edgerton, est un ingénieur électricien et un photographe américain (1903-1990). Il a enseigné au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T) de Boston et construit des stroboscopes qui décomposent le mouvement à l'aide d'une suite d'images fixes. Son travail scientifique rejoint la pure création car ses photographies possèdent une beauté intrinsèque. Attiré par l'oeuvre du commandant Cousteau, il a inventé des méthodes et un équipement permettant de réaliser des photographies sous-marines à des profondeurs jamais égalées.

lundi 4 janvier 2016

Bonne année 2016 !


Je souhaite à tous les lecteurs du blog La Liseuse une bonne année 2016 riche en émotions littéraires. Puisse t'elle vous apporter autant d'exaltation qu'une belle lettre d'amour. L'écrit tend à disparaître mais les livres résistent et les mots n'ont jamais autant circulé qu'à travers les formes modernes de communication. 

Peinture : The Letter, 1882, Julius LeBlanc Stewart (artiste américain qui fit carrière à Paris, élève de Jean-Léon Gérôme à l'école des beaux-arts).

mercredi 25 novembre 2015

Je suis mort hier, Patrick Jaulent

"Ne pleure pas parce que c'est fini, mais parce que c'est arrivé" 
Dr Seuss, auteur et illustrateur américain pour la jeunesse.



A partir de l'arrivée du docteur John John au UCSF Medical Center où sa soeur, Caroline Galveston, est plongée dans le coma artificiel, le lecteur pénètre peu à peu les secrets de la famille Carlson retranchée dans une luxueuse villa à Pacific Palisades, un quartier chic de Los Angeles. John, le père, est docteur en chirurgie esthétique dans sa clinique privée. C'est un bel homme d'une quarantaine d'années, séducteur et drôle, joueur de golf, admirateur inconditionnel des Kennedy. Elisabeth, la mère, est un ancien mannequin dont le visage a été brulé après un terrible accident domestique. Elle est obsédée par son poids et impose une abstinence monastique à son mari (ils font chambre à part, ce qui explique l'infidélité de John). John John (JJ), le fils ainé, est un étudiant en médecine tandis que Caroline, sa soeur, travaille officiellement dans la mode (elle est en fait strip-teaseuse au Viper Room, la boite de nuit branchée du tout Hollywood). Quant à Yin et Yang, les deux bouledogues, ils ne font qu'aboyer et se prélasser au soleil (la couleur noire et blanche permet de différencier le mâle et la femelle).

Le jour où le "dispatcheur" (prénommé Charles) annonce à John, le véritable héros du roman, ses dernières heures, celui-ci ne veut plus perdre une seule seconde. Il prend conscience qu'il a raté sa vie (sa femme vient de le quitter) et souhaite racheter ses fautes. Charles lui fait alors franchir le sas : un faisceau de lumières qui transporte les âmes (la vie sur terre est un examen de passage qui oriente la décision de dispatcher les âmes à la sortie du sas vers un autre univers). John rend d'abord visite à sa mère, Jessie, une ancienne prostituée qui vit dans un immeuble insalubre de Skid Row ("le quartier de Los Angeles tristement célèbre par sa renommée de capitale américaine des sans-abris"). Il ne l'a pas vue depuis dix ans. C'est l'occasion de lui déclarer son amour et lui pardonner son enfance meurtrie (elle ne lui a jamais manifesté de tendresse et a été infidèle au père devenu alcoolique). Il discute ensuite avec sa fille Caroline dont il regrette de ne pas avoir été assez proche, privilégiant les études de son fils JJ à qui il lègue sa clinique.

Que s'est-il "réellement" passé après la mort de John dans un accident de voiture ? Il a rejoint Tempora à la sortie du sas (un univers parallèle à la terre où la flèche du temps est inversée : il s'écoule du futur vers le passé). Il est devenu John le dispatcheur pour annoncer à sa fille Caroline son dernier jour sur terre. Elle reçoit la visite de son frère JJ à l'hôpital (retour à la scène inaugurale) où elle meurt sous assistance respiratoire. JJ voit alors son père accompagné de son premier amour Laurence (les deux fantômes lui apparaissent sous forme d'hologrammes).

Ce roman français - mais tellement américain ! - moderne et très original se situe à mi-chemin entre la science fiction et le roman ésotérique. Il délivre en filigrane, via une intrigue complexe qui tient le lecteur en haleine, une critique plutôt drôle de la bulle hollywoodienne et de sa superficialité. Si vous vous questionnez quant à l'existence d'une autre vie après la mort, ce livre vous accompagnera avec la bienveillance d'un être cher vers un monde meilleur : "Et vous cher lecteur, n'avez-vous pas imaginé, rêvé et, parfois même, planifié votre fin sur terre ou celle d'un proche ? Etes-vous certain qu'il n'y a pas un dispatcheur qui vous attend dans le SAS ? Et si c'était vos dernières vingt-quatre heures sur terre, feriez-vous ce que vous vous apprêtiez à faire aujourd'hui ?" (référence au discours de Steve Jobs à l'Université de Stanford le 12 juin 2005).

Le chanteur Johnny Cash sur le mur du Viper Room, photographie de David Flores. 
Le bar est réputé pour son atmosphère érotique et ses soirées à thèmes intitulées M. Moo's Adventure, d'après le nom du chien de Johnny Depp à qui appartiennent les lieux (Les Vipers est le nom de la bande de copains musiciens de l'acteur).

Le tic-tac de l'horloge est omniprésent tout au long du roman

La montre de John (modèle Apple Watch) affiche le temps restant avant son passage dans le sas : "Pour certains, l'horloge est un concept développé pour appréhender les changements du monde où pourtant les pendules ne sonnent pas à la même heure ! D'autres pensent que nous sommes tous reliés par l'horloge du temps qui s'écoule, tel un sablier qui se vide, mais pour les privilégiés, les lois du cosmos offrent l'opportunité de poursuivre le voyage sur un autre univers." Franchir le sas, c'est accéder à une possible rédemption, se perfectionner, apprendre à s'aimer et à aimer l'autre, découvrir des mondes parallèles complexes et obscurs.

Série Lost Angels, photographie de Lee Jeffries
Cet artiste vit à Manchester au Royaune-Uni et a rencontré 
un grand nombre de sans-abris aux Etats-Unis.

Dans le roman, Charles se présentera sous le nom de Dany, un ancien sans-abri qui mendiait sur les trottoirs du Bronx (quartier de New York) lorsqu'il a choisi de sauver l'âme de John. Il fait partie du gouvernement cosmique et gère le passage du sas : "Ma mission consiste à restituer ce que j'ai reçu en tant que privilégié en suivant les âmes mises à l'épreuve comme la tienne."

Le héros de Patrick Jaulent m'a beaucoup fait penser 
à la nouvelle de F. Scott Fitzgerald, publiée en 1922, dans laquelle 
Benjamin Button naît à 80 ans et vit sa vie à l'envers, 
sans pouvoir arrêter le cours du temps. Le roman de Patrick Jaulent 
"Je suis mort hier" est cependant une histoire originale.

Autoportrait de Christian Hopkins, jeune photographe étudiant à Philadelphie
(il a posté des clichés de sa dépression sur le site Flickr afin de combattre 
la maladie). Cette photo pourrait figurer en couverture de Je suis mort hier 
pour illustrer le départ de John, enveloppé dans un linceul qui lui donne des ailes, 
vers l'autre monde et sa transformation symbolique en ange gardien.

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INTERVIEW DE PATRICK JAULENT



1 - Pouvez vous nous parler de votre parcours (enfance, études, rencontres, expériences professionnelles) ?

C’est toujours un exercice difficile de se livrer …  parfois en pâture. Mais pourquoi pas !

Je suis l’ainé d’une famille de trois enfants. De niveau social disons modeste. Mon enfance, je n’en garde pas spécialement un bon souvenir : «  le petit qui se cachait sous la table » dans le livre était moi. Vous y trouverez d’autres passages personnels : je vous laisse les découvrir.

Souhaitant trouver autre chose, je m’engage dans la marine à 15 ½. Je passe mon BAC à Toulon … Sans trop rentrer dans les détails de mon CV, je dirais simplement que j'avais une seule idée en tête : être le meilleur, très certainement pour prendre une revanche sur mon enfance.  Alors j’ai passé un doctorat dans l’une des meilleures universités américaines.

Mes expériences professionnelles vont de professeur de sciences dans un lycée, à professeur d’université, créateur d’une entreprise informatique (que j’ai vendue à Airbus) et consultant. Ce que je retiens est également noté dans le livre : « Nul ne guérit de son enfance et chacun de nous à son histoire. »

2 - Qu'est-ce qui vous a mené à l'écriture ?

L’écriture est une véritable passion. Je n’ai plus le compte exact, mais j’ai dû écrire une douzaine de livres techniques et une cinquantaine d’articles (dans le Cercle des Echos…).


3 - En lisant votre livre, j'ai pensé à certains films américains (Retour vers le futur, Sixième sens, L'Etrange histoire de Benjamin Button, Cosmopolis). Avez-vous été influencé par la science-fiction ?

Je vais vous avouer un secret, je n’ai pas lu et vu le film concernant « Benjamin Button » (mais j’ai commandé le livre !). Le film Interstellar, ou Interstellaire au Québec, un film de science-fiction britannico-américain produit, écrit et réalisé par Christopher Nolan m’a interpelé.

A Stanford, j’étais inscrit dans un groupe d’études sur les univers parallèles. Les travaux de recherches de cette université en la matière sont les plus complets à ce jour. Depuis Einstein, nous avons appris que la séparation entre l'espace et le temps n'était pas si nette : L'un « communique » avec l'autre ; l'espace-temps se courbe ; plus je me rapproche de la vitesse de la lumière, plus le temps ralentit ; pour un photon, le temps est arrêté.

Avec la théorie des cordes, tout est devenu encore plus compliqué : il y aurait 7 dimensions cachées; au moment du big-bang, les 4 dimensions de notre univers – les 3 spatiales et la temporelle – se seraient déroulées ; rien ne dit que nos 4 dimensions ne soient pas enroulées avec un rayon de courbure immense …

Je vais vous avouer un autre secret, j’ai écrit deux versions de mon roman. La seconde, non publiée, est orientée univers parallèles. Plus science-fiction pour reprendre votre terme. Mais j’ai préféré publier celle que vous avez lue, car je souhaitais faire passer quelques messages.

4 - Quels sont vos auteur(e)s, acteurs / actrices, films préféré(e)s ?

Les auteurs que je suis tout particulièrement sont : Stephen King, Harlan Coben, John Grisham et Michael Connelly.

Mes acteurs / actrices français(es) sont : Patrick Bruel, Omar Sy, Vincent Lindon et Emmanuelle Béart. Au niveau des acteurs US, j’ai un faible pour Sean Penn et Scarlett Johansson.

Mes films préférés sont : La liste de Schindler, Lucy, Interstellar et Casino Royale. Que du classique.

Quant aux chanteurs, je dirais : Johnny national, Patrick Fiori, Patrick Bruel, Franck Sinatra et Andrea Bocelli.

5 - Pourquoi avoir choisi une famille américaine et la ville de Los Angeles ?

J’ai connu à Los Angeles une famille comme la famille Carlson, comme décrite dans le livre. C’est sans doute une exception. 

6 - Pourquoi avoir choisi un format court alors que vous auriez pu développer l'intrigue ? Avez vous "élagué" votre manuscrit ? Souhaitez-vous écrire une suite ?

La raison est simple et personnelle. Je n’aime pas lire les « gros pavés ». Et puis, il y aura effectivement une suite si «  Je suis mort hier » trouve son chemin.

7 - Que vous apporte la pratique du taekwondo par rapport à l'écriture ? Les deux pratiques se nourrissent elles l'une de l'autre ?

Le taekwondo est plus qu’un art martial. C’est un art de vivre qui véhicule les valeurs suivantes : la courtoisie, la politesse, la modestie, la persévérance, l’engagement, etc.

J’essaie de transposer ces valeurs dans mes écrits.

8 - Avec qui aimeriez-vous entretenir une longue correspondance et pourquoi ?

J’aimerais m’entretenir avec certains hommes ou femmes politiques et leur dire qu’un pays comme la France, la 5e puissance mondiale, n’a pas le droit de laisser des sans-abris dans les rues.

9 - Le deuil dont vous ne vous remettrez jamais ?

La mort de mon père ... j'en parle dans le livre. Pour vous, celui qui est mort en pesant 50 kg pour 1,80 m était mon père ...

lundi 2 novembre 2015

La maladroite, Alexandre Seurat

Alexandre Seurat est le premier lauréat du prix
"Envoyé par La Poste"*
Le premier roman d'Alexandre Seurat, professeur agrégé de lettres à l'IUT d'Angers (il a soutenu une thèse de littérature générale et comparée sur l'oeuvre de Virginia Woolf), s'inspire de l'affaire Marina Sabatier, décédée à huit ans, en 2009, des suites de maltraitance au Mans. L'auteur, marié et père de deux enfants, a été bouleversé par le martyr de la petite fille (Diana dans le livre) et a lu tous les comptes rendus d'audience du procès avant de prendre la plume pour aborder l'infanticide à travers une narration chorale. Les points de vue supposés des acteurs de la tragédie se succèdent comme autant de témoignages à la barre : le frère, la grand-mère, la tante, l'institutrice, la directrice d'école, le médecin scolaire, les bureaux de l'aide sociale à l'enfance et ceux du Procureur, le pédiatre hospitalier, le médecin légiste, la police et les gendarmes. Ce texte poignant est une charge magistrale contre l'immobilisme administratif lorsqu'il s'agit de prouver le calvaire de Diana, victime silencieuse de parents violents qui semblent pourtant tout à fait "normaux" (le couple est poli, gentil avec leurs autres enfants, cohérent dans le mensonge). Le roman se lit en apnée et appuie là où ça fait mal : qu'aurions-nous fait pour éviter la mort de cette enfant si "maladroite" ? (les parents utilisent cet adjectif pour justifier ses nombreuses blessures).

* Le prix "Envoyé par La Poste" est un nouvel évènement qui ouvrira chaque année la saison des prix littéraires. 

Créé par la Fondation d'entreprise La Poste, le prix récompense un manuscrit adressé par courrier, sans recommandation particulière, à un éditeur qui décèle, avec son comité de lecture, un talent d'écriture et qui décide de le publier. Le lauréat recevra 2500 euros, son livre sera recommandé notamment auprès des 500 000 postiers actifs et retraités et La Poste passera commande de 600 exemplaires à l'éditeur. La Fondation a pour objectif de soutenir l'expression écrite. Elle est mécène de l'écriture épistolaire, de l'écriture pour tous et des écritures novatrices et milite en faveur d'une écriture médiatrice de la solidarité au bénéfice de ceux qui sont exclus de la pratique, de la maîtrise et du plaisir de l'expression écrite.

La maladroite m'a été conseillé par Aude, mon excellente libraire
à Suresnes (elle est spécialisée en littérature jeunesse) :
Librairie Le Point de Côté
22 place Henri IV - 92150 Suresnes