La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

jeudi 5 novembre 2026

Baignade surveillée, Laura Kasischke (prix Femina étranger 2026)

Baignade surveillée de Laura Kasischke est un roman dont la construction narrative m'a particulièrement intéressée. L'histoire se déroule durant l'été 1969, au moment de la conquête de la Lune. Richie Manning, un petit garçon, se noie dans la piscine de son quartier alors qu'une maître-nageuse est chargée de surveiller les enfants. Un accident qui va bouleverser toute une famille et toute une communauté.

Le roman est construit en une multitude de chapitres très courts, qui adoptent successivement le point de vue de plusieurs personnages : membres de la famille, voisins, maitre-nageuse, entourage professionnel du père, médecin légiste. Chaque voix apporte un éclairage différent sur l'évènement. Laura Kasischke ne raconte pas une histoire de manière chronologique, elle la recompose à travers les perceptions, les souvenirs et les pensées de ceux l'ont vécue ou qui en ont été les témoins.

Cette construction permet également de jouer avec les temporalités. Un personnage peut être observé à un instant précis, avant que le récit ne le retrouve bien plus tard dans son existence. C'est notamment le cas du médecin légiste qui, après avoir examiné le corps de Richie, conservera certains détails en mémoire : ses boucles noires, un gobelet contenant l'eau chlorée prélevée dans ses poumons, les petites éraflures sur son ventre. Devenu père, il sera un jour frappé par la réapparition de ces mêmes petites blessures sur le corps de son propre enfant sortant de la piscine.

Ce qui fait, à mes yeux, la force et la singularité de l'écriture de Laura Kasischke, c'est son extraordinaire travail sur les métaphores, les associations visuelles et les rapprochements inattendus. Une simple observation peut devenir le point de départ d'une succession d'images qui enrichissent considérablement la narration. Ce n'est pas une littérature qui cherche à être littéraire pour elle-même : c'est une écriture qui cherche à faire voir. Les images ne sont pas des ornements, elles participent à la pensée du récit.

Le roman repose aussi sur une opposition visuelle très forte entre deux univers : celui de la Lune et celui de la piscine. Les astronautes évoluent dans l'obscurité, le flou et l'apesanteur, tandis que Richie se noie dans une eau baignée par la lumière éclatante du soleil. Deux formes de flottement, deux horizons, deux destins contraires. Le père de Richie souhaite d'ailleurs transmettre à son fils son enthousiasme pour la conquête spaciale et lui donner envie, peut-être un jour, de rejoindre les astronautes.

La dernière phrase du roman vient faire résonner cette correspondance de manière saisissante. Elle repend une instruction du mémorandum préparé en juillet 1969 pour Richard Nixon, dans l'éventualité où les astronares d'Apollo 11 seraient restés prisonniers de la Lune : un homme d'Eglise aurait alors dû leur rendre hommage selon le rituel d'une sépulture en mer. La piscine et l'espace se rejoignent ainsi dans une même image de profondeur et de disparition.

C'est aussi ce que j'aime profondément chez cette auteure américaine : tout paraît simple, naturel, presque évident, alors que l'on devine derrière cette fluidité un travail immense. Elle me fait penser aux danseurs classiques : les heures d'entraînement, les efforts et les répétitions s'effacent pour ne laisser voir que la grâce et l'évidence du mouvement.

Je suis une grande amatrice de cette romancière, dont je ne manque aucun livre. Elle sait donner naissance à des histoires d'une grande richesse psychologique et aborder des sujets difficiles, tout en préservant cette apparente simplicité et cette profondeur poétique qui donnent à ses romans une force si particulière.

Pour prolonger cette lecture, je vous invite également à découvrir l'article de Pierre Ahnne, mon ancien professeur de français, dont je continue à lire les textes avec beaucoup de plaisir. Une autre regard sur Baignade surveillée, porté par une plume que j'admire depuis longtemps :

https://www.pierre-a.fr/2026/09/baignade-surveillee-laura-kasischke-traduit-de-l-anglais-par-celine-leroy-gallimard.html

Si vous souhaitez faire connaissance avec d'autres romans de Laura Kasischke, j'ai écrit un article sur deux autres romans (en novembre 2013!) : A Suspicious River et Esprit d'Hiver:

https://marieaimeecarteron.blogspot.com/2013/11/esprit-dhiver-suspicious-river-laura.html

Un exemple des images utilisées par l'auteure

Neil Armstrong sur la Lune, photographié par Buzz Aldrin lors de la mission Apollo 11
le 20 juillet 1969, crédit : NASA - AS11-40-5886.

La dernière phrase du roman fait référence à un document historique préparé en juillet 1969 par Bill Safire, conseiller du président Richard Nixon. Intitulé In Event of Moon Disaster, ce texte prévoyait le discours que le président aurait dû prononcer si Neil Armstrong et Buzz Aldrin étaient restés bloqués sur la Lune, sans possibilité de retour sur Terre. Il prévoyait également qu'un homme d'Eglise leur rende hommage selon un rituel comparable à celui d'une sépulture en mer, avant de réciter le Notre Père. Heureusement, ce discours ne fut jamais prononcé : les astronautes revinrent sains et saufs. En terminant son roman sur ces mots, Laura Kasischke fait se rejoindre les deux drames possibles de cet été 1969 : la noyage de Richie dans une piscine en plein soleil et la disparition hypothétique des astronautes dans les profondeurs obscures de l'espace. 

A Bigger Splash de David Hockney, 1967, Tate Britain, Londres.
Le bleu intense, la lumière écrasante, la piscine presque trop parfaite qui semble être
un lieu de bonheur et de fraîcheur, mais dont l'eau cache quelque chose.