La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

dimanche 20 septembre 2026

Ce que la nuit révèle

La Nuit, peinture d'Auguste Raynaud (1854–1937)
Collection privée

J'aime la nuit parce qu'elle me pare d'une belle lumière.

La lumière directe me met parfois mal à l'aise : elle rend les choses trop crues, trop visibles, sans nuance, presque sans poésie. La nuit, je me sens différente, avec la lueur de la lune ou simplement les lumières qui viennent de l'extérieur. J'aime les reliefs, les ombres, les courbes qui apparaissent doucement.

La nuit ne cache pas vraiment le corps : elle le révèle autrement. Et dans cette lumière-là, je lâche davantage le contrôle et la honte. Je peux être nue sans avoir autant l'impression d'être exposée. Je peux simplement être dans mon corps, sans poser sur lui ce regard qui cherche ce qui ne va pas.

C'est pour ça que l'une des plus belles scènes de nudité au cinéma est, pour moi, celle de Melancholia, lorsque Kirsten Dunst est allongée nue dans la nature, sous la lumière de la lune. Son corps semble presque devenir une partie du paysage. Il y a quelque chose de mystérieux, de sensuel et de profondément poétique dans cette scène.

Et finalement, je crois que mon parfum raconte aussi quelque chose de cet univers.

Mon parfum, c'est La Nuit Trésor de Lancôme, parce que son imaginaire me ressemble. J'ai tout de suite aimé ce flacon, avec cette rose en satin noir nouée autour de son col, comme un diamant noir étincelant et facetté. Il évoque un philtre d'amour et de séduction, avec des notes chaudes et gourmandes qui me plaisent particulièrement : la rose noire de Damas, l'orchidée vanille de Tahiti, l'encens, le papyrus et le litchi.

Lancôme le présente comme un emblème de l’amour fusionnel : « Une nuit brûlante où s’étreignent ceux qui s’aiment. Une attraction irrésistible entre deux étoiles qui entrent en collision pour former, au cœur de la nuit… un diamant noir. »

Et je crois que c'est exactement ce qui me plaît dans cet imaginaire : ce n'est pas une sensualité qui s'exhibe, c'est une sensualité qui enveloppe.

Je pourrais avoir mille parfums différents, je crois que celui-là resterait toujours particulier pour moi. Parce qu'il appartient à cet univers que j'aime : la nuit, la lumière, les ombres, la peau, le mystère, la sensualité et la poésie.

Finalement, quand je te dis que je me sens mieux nue la nuit avec toi, ce n'est pas simplement parce qu'on voit moins.

C’est parce que je vois autrement. ✨❤️

Rêverie, peinture de Charles-Aimable Lenoire, 1893
Vente Sotheby’s

dimanche 16 août 2026

Sur les traces de Worth à Suresnes : une histoire de mode et de patrimoine

 📚 Mille milliards de rubans — Loïc Prigent

Avec beaucoup d’humour et d’anecdotes, Loïc Prigent raconte la naissance de la mode moderne, du XIXᵉ siècle jusqu’aux débuts de Coco Chanel en 1913. On y croise Worth et les débuts de la haute couture, l’évolution vers le prêt-à-porter, les grands magasins de mode, mais aussi les crinolines, les bijoutiers, les innovations techniques et les transformations de la société.

❤️✨Une histoire qui me touche particulièrement

Cette lecture m’a donné envie de m’intéresser de plus près à Charles Frederick Worth et à sa résidence de Suresnes, une histoire qui me touche particulièrement puisque j’ai vécu près de 30 ans à Suresnes. J’ai tant de fois transité par la gare Suresnes-Mont-Valérien, sans jamais imaginer que, tout près, se trouvait autrefois l’immense propriété de Worth, dont il ne reste aujourd’hui que le Portail aux Escargots. Et comme un joli clin d’œil, c’est à l’hôpital Foch, construit sur une partie de l’ancien domaine, qu’est née ma fille. ✨

🐌🏰 Le Château Worth à Suresnes ✨

Charles Frederick Worth (1825-1895), couturier britannique installé à Paris, est considéré comme le fondateur de la haute couture moderne. Couturier de l’impératrice Eugénie, il révolutionne la mode en créant des collections, en faisant défiler des mannequins vivants et en imposant sa signature comme celle d’un véritable créateur.

Au sommet de sa carrière, dans les années 1860, Worth choisit de s’installer à Suresnes, sur les hauteurs, près du Mont-Valérien. À l’écart du tumulte parisien mais facilement accessible grâce au chemin de fer et à proximité du Bois de Boulogne et de l’hippodrome de Longchamp, l’endroit est idéal pour recevoir sa clientèle mondaine.

À partir de 1864, il acquiert progressivement un vaste domaine d’environ 15 000 m², sur lequel il fait construire en 1867 une demeure spectaculaire, conçue par l’architecte Denis Darcy. Il y imagine un véritable univers : château d’inspiration Renaissance et médiévale, jardins paysagers avec cascades et grottes artificielles, serres de plantes exotiques, théâtre privé et sculptures, dont certaines provenant des ruines du palais des Tuileries après l’incendie de 1871.

De cette immense propriété, il ne reste aujourd’hui que le Portail aux Escargots, décoré de rubans, de pompons et d’escargots, l’un des emblèmes de Worth. Le château et une grande partie du domaine ont disparu avec la construction de l’hôpital Foch.

Après trois mois de restauration, grâce notamment à la Mission Patrimoine de Stéphane Bern, le portail a retrouvé en mars 2026 ses couleurs et ses décors d’origine. Une jolie façon de faire revivre, à Suresnes, un petit morceau de l’histoire de la mode. 

🔎 Pour aller plus loin…

🏛️ → Infos disponibles sur le site du MUS – Musée d’histoire Urbaine et Sociale de Suresnes, installé dans l’ancienne gare de Suresnes-Longchamp : https://mus.suresnes.fr/parcours-patrimoine/3-hopital-foch

📖 → La brochure de l’exposition Chez Worth, aux origines de la haute couture, présentée du 15 octobre 2025 au 21 juin 2026 : https://mus.suresnes.fr/app/uploads/2026/04/Expo-temporaire-Worth-gros-caracteres.pdf





dimanche 31 mai 2026

Extase végétale dans le Jardin de sculptures de la Dhuys (Chessy, Seine-et-Marne)

Pour Thibaud.

Par une journée de mai, 
entre soleil et averses, 
mon tendre militaire 
m’a offert un petit déjeuner 
en compagnie 
de vos sculptures. 

Quelques heures avant 
j’étais submergée 
par des crises d’angoisse 
liées à des souvenirs 
traumatisants d’abandon. 

Les larmes coulaient 
devant le gouffre 
de la séparation avec 
mon homme, vêtu de départs, 
prêt à rejoindre son régiment. 

En découvrant l’arche 
de vos créatures, 
je me suis demandé 
quelle étrange folie 
avait donné naissance 
à ces monuments de pierre 
gonflés de désirs. 

 J’ai absorbé la puissance 
de vos femmes rondes, 
libres et épanouies 
pour prendre du plaisir 
dans les bras de mon bien aimé, 
contre la terre humide, 
près du cœur palpitant 
des arbres. 

J’ai rêvé que nos lèvres 
s’abreuvaient à la rivière 
de cette extase végétale 
et que notre étreinte 
grandissait comme 
un immense lit 
de feuilles de rhubarbe. 

**********

Le jardin de sculptures de la Dhuys imaginé par l’artiste Jacques Servières

Voici quelques unes de mes photographies

J'aime cette femme au beau fessier cajolée par son homme

Au cœur du vallon de Chessy-en-Brie se niche un lieu singulier, presque hors du temps : le Jardin de sculptures de la Dhuys. Imaginé par l’artiste Jacques Servières, il se déploie le long d’un chemin bordant la Marne.

D’abord installé dans son propre jardin, l’artiste a dû renoncer à y travailler face aux plaintes du voisinage. Il s’est alors tourné vers les vestiges de l’ancien aqueduc détruit, dont il a sculpté directement les pierres. De ces ruines sont nées une quarantaine de sculptures monumentales, chacune signée de son initiale et datée, comme une empreinte durable laissée dans le paysage.

Influencé notamment par ses voyages à Angkor, son univers, à la croisée de l’art brut et d’une poésie minérale, fait surgir des figures féminines, des créatures mythiques et des animaux, réels ou imaginaires.

Jacques Servières a mené une double carrière : éducateur spécialisé - intervenant auprès d'enfants en difficulté en tant que rééducateur en psychomotricité au sein de l'Education nationale - et sculpteur, initié par des tailleurs de pierre. Aujourd'hui retraité, il se consacre pleinement à la peinture et poursuit ses voyages réguliers au Cambodge. 

Il a écrit ce texte qui figure sur un panneau à l'entrée du jardin : "C'est à partir des pierres de l'ancien aqueduc de la Dhuys bombardé en 1939 que j'ai réalisé ce jardin de sculptures. J'y ai mi, durant une trentaine d'années, toute ma rage et ma folle envie de remonter le courant, sculpture après sculpture, jusqu'à la source de la Marne et de mes désirs. Hélas, mon corps s'est usé à la tâche dans cette recherche de formes et de vies. Les tendinites ont eu raison de mon utopie. Je suis maintenant pleinement heureux d'offrir aux promeneurs un moment de rêve dans cette cathédrale laïque à ciel ouvert au bord d'une eau qui rejoint les océans. Je redécouvre maintenant mon travail avec des pinceaux et des couleurs dans l'incroyable aventure de la peinture, à travers laquelle je poursuis un nouveau chemin sans fin." (septembre 2021, jacques.servieres@wanadoo.fr).


Voici une interview pour le découvrir : 

Collage photos n°1

Collage photos n°2

Collage photos n°3

Le moulin de Quincangrogne

Un lieu de contemplation

J'adore les feuilles de bardane (plante médicinale et comestible!)
autant que celles de la rhubarbe

jeudi 28 mai 2026

Mer intérieure

Je voulais partager une réflexion concernant le poème que j’ai écrit à la main et pour lequel j’ai demandé à une intelligence artificielle d’en proposer une version imagée. Le résultat est, je dois le reconnaître, visuellement très réussi, et m’a agréablement surprise par sa qualité esthétique.

Cependant, je tiens à préciser que je reste opposée à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans ce contexte créatif. Malgré la beauté du rendu obtenu, mon choix personnel demeure de privilégier l’expression humaine ainsi que la créativité authentique, qui, selon moi, conservent une valeur irremplaçable.

``

mercredi 20 mai 2026

Parfum d'amour, face au tambour

Elephant eye (série Revolutions)
Photographie de Yvette Meltzer

Pour Thibaud qui vit sous l'uniforme militaire

J'ai longtemps respiré ton odeur sur le tissu de ma chemise de nuit avant de confier le vêtement à la mâchoire chromée du monstre, ouverte comme un oeil. 

Au centre du tambour, le linge tournait, essorant mes larmes dans la promesse de retrouver le parfum de notre étreinte. 

Lorsque la machine s'est tue, quelque chose de toi est resté, invisible et tenace, comme une présence que le temps n'ose pas dissoudre. 

La distance s'est alors refermée. 

Et déjà j'imaginais nos corps se rejoindre dans le même sillage, lors d'une permission militaire. Et le monstre n'a pas broyé notre amour. Il grandit encore pour inventer sa propre forme.


J'ai découvert Yvette Meltzer par hasard sur internet, en cherchant des images de machines à laver. C'est une artiste américaine contemporaine, basée à Chicago, qui transforme les tambours métalliques en visages, gueules et formes animales : https://yvettemeltzer.com/revolutions

Le cormoran

La silhouette du cormoran surgit, fragile, telle une encre de Chine répandue sur l'immaculé d'un ciel de papier blanc. Là-haut, dans l'enchevêtrement des branches, il repose sur ses échasses et m'ouvre les bras comme on ouvre un refuge au bord du vertige. Il m'appelle à prendre de la hauteur, à m'élever au-dessus des marées intérieures pour affronter le vent violent qui tourmente les rivages de mon coeur.

 


La brûlure de l'angoisse

Sa tête est enterrée sous le poids des angoisses
Elle se demande où est passée l'alchimie amoureuse 
Qui l'a embrasée jusqu'aux cheveux 
Elle prie tandis que les larmes remontent à la surface
Elle berce la douleur cachée dans la béance de son coeur
Toutes les pensées honteuses sont parties se nicher dans l'hôtel des insectes.

Imaginez que ce buisson représente des cheveux
dressés sur une tête enterrée

mardi 9 septembre 2025

L'espace intérieur de mon coeur

Je n'ai jamais cherché à "être en couple" ni à m'occuper d'un intérieur, hormis celui contenu par l'espace de mon coeur. Il m'aura fallu des années pour nourrir correctement mon immense appétit de beauté, faire le ménage dans le brouillard de mes émotions, ramasser les bris de verre de mes amours éclatés.

A 50 ans, je me suis promis de fuir l'aliénation de la vie à deux. On finit bien trop souvent par soustraire chaque pierre de la forteresse amoureuse jusqu'à ce qu'elle s'écroule sous le poids des combats intimes.

Les cours de danse de salon m'auront mise sur la piste. Il faut "faire un pas de côté" pour "tomber sur le bon partenaire". L'équilibre réside dans le maintien du cadre, le travail des appuis, la fluidité des gestes. La liberté habite le corps de ceux qui impriment leur propre langage du bout des doigts, y compris dans le silence.

(texte écrit le 28 mars 2025).

lundi 13 mai 2024

Le puma, tatouage et animal totem

Je me suis offert le plus beau cadeau d'une vie, pour mon anniversaire, chez le tatoueur Marty Early qui a transformé mon ancien petit puma, à l'air de vieux chat malade, en un majestueux fauve entouré d'une composition florale unique. Le puma est mon animal totem, son regard est à la fois doux et protecteur. C'est un hommage à mes grands parents paternels qui gardent toujours un oeil sur moi. J'ai toujours ressenti le besoin thérapeutique de les encrer/ancrer dans ma peau suite à leur disparition. Cette création originale me correspond parfaitement.

Mon ami Laurent, qui connait ma passion pour ce félin, m'avait précédemment ramené de son voyage aux Etats-Unis, en août 2023, un fétiche animalier amérindien trouvé au Motel Cameron, tenu par des Najavos dans le désert de l'Arizona (50 degrés l'été!). Le puma, ou Mountain Lion, est taillé par la tribu Zuni dans l'onyx marron et doté de yeux turquoise. La pierre, utilisée pour les cérémonies ou à titre de talisman, abrite l'esprit ou les énergies de l'animal (l'exemplarité et la persévérance afin de réaliser ses rêves). Ce cadeau traduit mon infinie tendresse pour la culture autochtone. Il a pris place dans ma bibliothèque parmi les meilleurs ouvrages de littérature américaine.

Le puma qui a été réalisé le 15 mars 2024

Le cover (avant/après)

Marty Early, l'un des tatoueurs de l'équipe "Tattoo Cover"
(émission de télévision sur TFX)

Cadeau de Laurent, trouvé à la boutique Cameron
Puma fétiche taillé par la tribu Zuni (onyx marron) 

La boutique Cameron est située en plein désert de l'Arizona,
à la sortie est du Grand Canyon

jeudi 18 avril 2024

L'escargot

A l'école primaire, on m'appelait l'escargot à cause de ma lenteur agaçante. Ce mollusque a pourtant de belles qualités, notamment celle d'annoncer les beaux jours lorsqu'il sort de l'hibernation. Par les temps qui courent, on ne peut se fier qu'aux leçons de la présence animale pour apprendre à vivre au mieux.

Photo prise avec mon téléphone HUAWEI P30 
Technologie LEICA

mercredi 15 mars 2023

Quelques lectures - Publications Facebook/Instagram

Cela fait quelques temps que je n'écris plus sur mon blog, et j'en suis assez triste. La fatigue liée au travail me prive d'inspiration même si je reste plongée dans les livres et les beaux arts. Je partage ici quelques vignettes postées sur les réseaux sociaux. Elles ne traduisent évidemment pas la profondeur de mes impressions de lecture. J'espère tout de même qu'elles vous donneront envie de découvrir ces pépites, ou bien tout simplement de pousser la porte d'une librairie indépendante pour obtenir de précieux conseils. Aucun algorithme ne replacera un bon libraire, il faut avoir bien du cœur pour conseiller le visiteur qui s'en remet à vous. 



  





"Qui cache son fou, meurt sans voix", Henri Michaux


Extrait "Un puma dans le coeur"



Hugo Marchand, Danser

"Il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse" nous dit Nietzsche dans son oeuvre "Ainsi parlait Zarathoustra".

A travers une introspection d’une grande humilité, l’artiste nous livre combien il souffre de perfectionnisme, à la fois une qualité nécessaire au dépassement de soi et un défaut car source d’insatisfaction chronique et d’immenses angoisses (la vague de trac).

Danser à l’Opéra de Paris, c’est passer des heures devant un miroir, épouser la vie d’un sportif de haut niveau, accepter les critiques, se remettre en question, rebondir, se réinventer dans un souci permanent de l’esthétique, chercher la fluidité d’un geste, cultiver une sincérité à toute épreuve pour incarner les différents rôles du répertoire classique ou contemporain, et par-dessus tout dissimuler toute forme d’effort ou de travail sur scène. Hugo Marchand explique très bien la dureté de la compétition et des concours (il est toujours dans l’ombre de Germain Louvet), la solitude, les heures d’ennui assis dans les coulisses, l’espérance de remplacer un danseur blessé comme le footballer attend, sur son banc de touche, d’entrer dans la lumière ... Le moment le plus émouvant est celui où il danse en parfaite harmonie avec Dorothée Gilbert (extase inégalée ressentie lors de la représentation du ballet « Manon »). A l’issue de cette lecture, je retiens qu’il faut chercher la meilleure version de soi-même, et rêver GRAND ! (Hugo mesure 1,92m, ce qui est plutôt un handicap pour un danseur).

Le parcours acharné d’un gosse singulier qui a gravi tous les échelons pour devenir danseur
étoile en 2017 à Tokyo.

mercredi 21 septembre 2022

L'amour en cage (Physalis)

A Chanteloup-en-Brie, j'ai arraché en secret une branche de physalis dont les lanternes oranges dépassaient d'un jardin en lisière du petit bois de Chigny. J'ai ensuite enfoui les graines, avec de la terre fraîchement prélevée au pied d'un arbre, dans ma tasse à l'effigie de la peintre Frida Kahlo. C'est un cadeau précieux de Laurent, que je viens de quitter, ramené du Palais des beaux-arts de Mexico. Nous suffoquions ensemble. J'arroserai désormais cette plante, appelée "amour en cage", comme pour célébrer la naissance d'une nouvelle vie. Le coeur de l'artiste, bien vivant sous son corset, me soufflera alors le chant de la femme libre.


Les lanternes de la physalis contiennent
un fruit comestible à graines
 

J'ai effectué un collage de 4 photos prises au bois de Chigny
en hommage à Séraphine


Séraphine Louis (dite de Senlis), Le bouquet de feuilles,
huile sur toile, 1929-1930, galerie Dina Vierny à Paris

dimanche 3 juillet 2022

La nuit, j'écrirai des soleils (Boris Cyrulnik)

Mary Shelley, auteure de Frankenstein
Portrait de Samuel John Stump, 1831
National Portrait Gallery à Londres

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre connu pour ses travaux sur la résilience, convoque les déchirures d'écrivains célèbres (Jean Genet en particulier) pour mieux nous convaincre des bienfaits de l'imaginaire, du rêve et de la création. 

Le projet d'accomplir une œuvre, quel que soit le support, aide à métamorphoser sa souffrance. Dans la nuit traumatique, celui qui se sent abandonné peut choisir d'écrire des soleils. C'est un "travail de remaniement de la représentation de soi qui n'est pas un mensonge, car en construisant non consciemment une autre vérité, nous fabriquons un récit ensoleillé que nous aurons du bonheur à faire partager".

Ci-dessous, une des pages les plus émouvantes consacrée à Mary Shelley dont le monstre Frankenstein lui a permis d'exorciser la violence de ses émotions face à la mort, la perte et le manque. Les coutures de sa créature lui ont permis de refermer les plaies, de se raccomoder.




Une précieuse lecture précisément au soleil

lundi 18 janvier 2021

Bonne année 2021

Je vous souhaite une bonne année 2021 malgré le contexte particulièrement difficile du COVID (port du masque, gestes barrière, confinement, couvre-feu, tests, fermeture des commerces dits "non essentiels" dont les librairies). Qu'elle soit riche de belles découvertes et source de multiples émerveillements. Voyagez parmi les livres et tissez des liens qui vous libèrent. Prenez soin de vous et de vos proches.

Ci-dessous j'ai ajouté une bulle de texte à l'oeuvre digitale de Ray Caesar.

World Traveler, oeuvre digitale ultrachrome de Ray Caesar, 2018
Instagram : galleryhouse_belinda

vendredi 2 octobre 2020

Extinction de voix - La mort de Roger Carel

Le 11 septembre 2020, j’ai secrètement fondu en larmes à l’annonce de la mort de Roger Carel, acteur et comédien de doublage âgé de 93 ans, dont la voix extraordinaire a bercé toute mon enfance. Cet évènement faisait curieusement écho au souvenir de la chute des tours jumelles du World Trade Center lors des attentats-suicides du réseau djihadiste Al-Qaïda. Comme si le silence du peuple américain recueilli sur les lieux de la catastrophe répondait à nouveau aux cris des victimes en feu parmi les sirènes hurlantes des pompiers de New York.

Roger Carel avait un timbre de caméléon dont toutes les modulations lui ont permis d’incarner une multitude de merveilleux personnages : Peter Sellers dans les Panthère rose, le droïde C-3PO avec son ton et ses manières de majordome anglais dans la saga Star Wars, Kermit la grenouille dans le Muppet Show, Astérix dans les adaptations animées de la bande dessinée, le comique britannique Benny Hill, l’inspecteur Hercule Poirot, l’extra-terrestre poilu Alf. Et bien sûr les animaux des films Disney : Mickey Mouse, Winnie l’ourson, le serpent Kaa dans Le Livre de la Jungle, le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles,... Toutes ces mythiques voix emprunteront désormais d’autres canaux que la télévision ou le cinéma : nous pourrons les retrouver via les écrans d’ordinateurs et les téléphones portables.

Je me souviens que seuls les disques parvenaient à m’endormir lorsque j’étais enfant. En effet, une fois couchée au lit, j’attendais le baiser de ma mère avec l’impatience du petit Marcel Proust face aux angoisses de la nuit. Elle allumait alors le tourne-disque, déposait délicatement l’aiguille du diamant sur les sillons d’un vinyle que nous avions choisi ensemble, tournait les talons tandis qu’un grésillement fébrile annonçait l’arrivée imminente des personnages. Les ombres de la fiction s’animaient enfin derrière mes paupières comme une lanterne magique s’apprête à faire lentement défiler les rêves à venir.

Chez ma mère, j’étais très attachée aux nuances de ton de la chanteuse d’opéra Marilyn Horn dans Carmen (la version de Leonard Bernstein), au swing indolent de l’ours Balou dans Le Livre de la Jungle, à la diction parfaite de Gérard Philippe dans ses lectures émouvantes de Pierre et le loup ou Le Petit Prince.

Chez mon père, j’écoutais les chansons culottées de Georges Brassens, les calembours de Bobby Lapointe, les tubes aux éclats aigus de Kate Bush. J’ai une fois surpris papa en train de pleurer à l’écoute du titre Norma de La Callas. Il m’avait soudain confié : « il n’y a qu’elle qui puisse autant me bouleverser !». Quel incroyable pouvoir de sorcière exerçait-elle sur lui alors qu’il savait si bien nous dissimuler ses émotions !

La voix est indéniablement la signature de notre identité, c’est pourquoi je suis restée si sensible à cet instrument de charme.

Le célèbre « Aie confiance » du serpent Kaa dans Le Livre de la Jungle.

vendredi 10 avril 2020

La pie sans vie dans les pissenlits - Journal de confinement (Covid19)



Tôt ce matin, lors de la promenade du chien, j'ai fait la triste rencontre du cadavre d'une pie allongée sur le dos comme Ophélie dans le tableau du peintre britannique John Everett Millais. Son petit corps inerte, au bec à jamais privé de bavardage, gisait sous une couverture de brume à peine levée. L'oiseau faisait curieusement écho à l'extrême solitude d'un malade sur un lit d'hôpital. J'ai alors imaginé le bal des marguerites et des vol-au-vent qui, tels des soignants en blouse blanche, réanimeraient son flanc à l’innocente pâleur. Je verrais alors ses longues pattes raides, suspendues en l'air comme les mains d'un pianiste en smoking au dessus de son clavier, s'offrir une simple respiration avant de faire chanter les touches de l'instrument.



Ophélie est un tableau du peintre britannique John Everett Millais, réalisé en 1851-1852. Cette huile sur toile représente le personnage de fiction de la tragédie Hamlet, de William Shakespeare, chantant juste avant sa noyade. Typique de la peinture préraphaélite, elle est conservée à la Tate Britain, à Londres.

lundi 11 novembre 2019

A Giverny, chez Claude Monet (les nymphéas)

A la boutique de la maison de Claude Monet, j’ai choisi ce petit livre, jamais réédité, car il s'agit du seul témoignage direct du peintre (1840-1926) lors d'un long entretien accordé en 1924 à l'auteur Marc Elder (1884-1933), lauréat du Prix Goncourt pour Le Peuple et la mer. J'avais l’intention d’en savoir plus sur les raisons et les conditions d'exécution de la fameuse série des nymphéas admirée dans le monde entier - le peintre a tout simplement choisi cette plante au hasard dans un catalogue Truffaut lors de l'aménagement du jardin - mais, finalement, j’ai tout appris sauf cela. A la lecture de cet article, ma fille Emma et ses camarades pourront peut-être se faire une idée plus précise du personnage dont leur collège porte le nom.

Claude Monet vendait une grande quantité de caricatures, pour lesquelles il était extrêmement doué, lorsqu’il est repéré par Eugène Boudin, peintre normand, qui l’oriente vers Auguste Toulmouche. Ce dernier le dirige à son tour chez son propre professeur, Charles Gleyre.


Portrait de Madame Marie Toulmouche
Tableau de Jules-Elie Delaunay, 1884
Musée des beaux-arts de Nantes
En faisant des recherches sur Auguste Toulmouche, je suis tombée sur ce merveilleux portrait de son épouse, Marie, la fille d'un magistrat nantais et la cousine de Claude Monet ! Elle est l'animatrice d'un cénacle d'amis qui échangent sur l'art et la littérature dans leur propriété de la campagne nantaise (Gustave Doré, Puvis de Chavanne, Eugène Picou ou encore le poète José-Maria de Heredia sont des visiteurs réguliers). A l'arrière plan du tableau, on aperçoit le lieu de ces rencontres, l'abbaye de Blanche-Couronne.

Dans le petit livre de Marc Elder, le lecteur apprend surtout que Claude Monet a voué de très grandes et belles amitiés. Tout d'abord avec le peintre Gustave Caillebotte, riche collectionneur et généreux mécène, qui lui avance toujours de l’argent et achète ses toiles, puis avec le marchand d’art Paul Durand-Ruel dont l’acharnement paie : « il a risqué vingt fois la faillite pour nous soutenir, la critique nous trainait dans la boue ». Ces deux admirateurs furent un soutien capital dans l’aventure impressionniste (les artistes de ce mouvement étaient à l’époque qualifiés de fous). Claude Monet sera également toute sa vie lié à Georges Clémenceau, homme d'Etat français, qui lui offre un couple de poulets japonais blancs et frisés. En retour, le peintre lui promet sa série des Nymphéas. Enfin, il héberge quelques années le collectionneur Ernest Hoschedé, ainsi que sa femme Alice et leurs six enfants, suite à sa faillite en 1877. Il vivait pourtant déjà sans le sou avec sa femme Camille et ses deux fils, Jean et Michel, dans sa maison à Vétheuil. Après la mort de Camille, atteinte d'un cancer, Claude Monet vivra avec Alice et tous les enfants réunis à Poissy puis à Giverny.

Paul Durand-Ruel (marchand d'art)
Portrait réalisé en 1910 par Renoir
Collection particulière
Ce qui m'a personnellement touchée dans cette interview-fleuve est l'évocation de ses plus fortes émotions de peintre. Il adore la mer et la Bretagne, il découvre avec émerveillement le Japon en 1856 avec l’achat de ses premières estampes à 16 ans (dénichées au Havre dans une boutique où l’on brocantait les curiosités rapportées par les long-courriers), il est rassuré de dormir parmi les toiles des artistes dont le travail l'obsède (Cézanne, Jongkind, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir) et, surtout, il pleure devant la jeunesse si bien conservée des tableaux de Titien, Rubens, Vélasquez et Tintoret au Musée du Prado à Madrid. En revanche, il éprouve la plus grande douleur de sa vie à cause d’une critique de Daumier - un Dieu pour lui ! - devant sa toile Le Jardin de l’Infante qualifiée "d'horreur". Il s'agit pourtant d'une belle vue panoramique sur le quai du Louvre et la rive gauche de Paris, métropole moderne et animée (la peinture de 1867 est visible sur le site internet de l'Allen Memorial Art Museum, Oderlin, Ohio, Etats-Unis).

**********

Visite du jardin de Claude Monet à Giverny

Les Nymphéas est une série d'environ 250 peintures à l'huile élaborées par Claude Monet pendant les 31 dernières années de sa vie. Elles représentent le jardin de fleurs et plus particulièrement le bassin de nénuphars. Au lendemain de l'Armistice, en 1918, le peintre promet au "Père la Victoire", Gorges Clémenceau, de faire un legs à l'Etat. Celui-ci, signé le 12 avril 1922, fait entrer dans les collections publiques les 14 grands panneaux des Nymphéas installés à l'Orangerie des Tuileries le 17 mai 1927. 

Les photographies suivantes ont toutes été réalisées en août dernier par Laurent, mon compagnon, lors de notre visite à Giverny (le site est classé monument historique). Grâce à l'incrustation de photos d'époque du peintre, ces montages sont particulièrement réussis et vivants. 

Marc Elder évoque ainsi les nymphéas :
"ces vierges d'eau dont les chastes voiles ne s'écartent que devant les regards brûlants du soleil"

J'ai l'air de rire au ciel en pensant au peintre. Comment le voir vivant ?
En juillet 1915, il accepte de se laisser filmer par Sacha Guitry pour sa série de portraits : Ceux de chez nous

Ma veste perfecto s'accorde parfaitement à la peinture verte du pont japonais

Dans le salon de Claude Monet qui était un bourreau de travail : "Personne ne saura jamais le mal que je me suis
donné pour arriver à si peu de chose
" (lettre à sa seconde femme Alice en 1901). Le port de mes lunettes en serre-tête
est un clin d'oeil à la vue sérieusement amputée du peintre, suite aux complications de la cataracte, qui eut bien du mal
à achever son oeuvre malgré plusieurs opérations et le port des fameux verres ophtalmiques Zeiss.