La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

dimanche 30 juin 2013

Je ne sais pas parler, Franz Bartelt

« Pour vivre correctement, on a tout intérêt à aménager ses souvenirs (..) Il n’existe pas de matière plus malléable que la mémoire, et plus docile devant nos espérances ».

Ce roman de Franz Bartelt m’a profondément bouleversée parce que j’y ai rencontré un alter ego, un ami silencieux, un héros sans nom en proie à des tourments qui sont aussi les miens. Il s’agit peut-être de l’auteur. Dans ce cas, le « je » ne serait pas celui d’un autre mais le pronom personnel d’une confession singulière.


Pour certains, parler c’est respirer. Pour d’autres, c’est un acte ennuyeux, un passage obligé, une épreuve mais bien la preuve qu’on participe au jeu de la société. Le narrateur, lui, serait plus heureux sans cette politesse contraignante du langage, la banalité des conversations quotidiennes, la profusion de platitudes météorologiques.  C’est un journaliste solitaire qui écrit, dans l’intimité de sa maison, des articles élogieux – il encourage ainsi sciemment le commerce des libraires - sur les livres que la presse lui adresse : « Ce n’est pas un métier qui nourrit grassement son homme, mais il possède cet avantage inestimable de le livrer à lui-même et à sa fantaisie, dans la plus gratifiante des libertés ».

Tout se gâte lorsqu’il accepte à contre cœur de parler en direct dans une émission de radio. Les jours qui précèdent cet exercice le rendent malade. Un véritable enfer. La gorge serrée, la bouche sèche, il distrait son angoisse grâce à l’assistance chaleureuse de l’alcool et du sexe. Il se juge ensuite sévèrement: « Dès que j’ai à me déprécier, je parle sans retenue (…) La parole ne m’a jamais été donnée que pour que je me détruise. C’est un mystère ». L’entreprise d’autodestruction n’est pourtant jamais un mystère. Elle est le résultat d’un désamour dont on n’arrive pas à guérir.

C’est alors que, rongé par l’incapacité de parler, il questionne ses états éthyliques et déroule l’histoire familiale. Il s’enivre jusqu’à l’effondrement imitant la chute du père, ouvrier alcoolique, tombé d’un toit alors qu’il avait 17 ans. Celui-ci venait d’arrêter de boire en échange d’une parole de son fils. Parole qui n’est jamais venue et qui a rendu imprononçable toutes les autres paroles. Le héros convoque l’écriture pour ramener son père à la vie, épeler son absence et trouver enfin un espace où s’affranchir de sa mort. Chacun a trop souffert des entêtements de l’autre : « J’écris parce que mon père est certainement mort de mon silence et que cette idée m’est insupportable comme une injustice ».

Lorsque flotte l’odeur de la tristesse – la mère, battue, frottait ses bleus à l’eau de Cologne – le héros se réfugie dans les musées, « Il y fait calme et serein et on y rêve plus merveilleusement que partout ailleurs », ou dans les bras de Mioupe, une ancienne passion, qui vit à deux pas de chez lui et qu’il n’a jamais quittée. Elle seule le comprend, l’accepte et l’éloigne de ses envies suicidaires. Lui, l'aime infiniment mais refuse la vie de couple. Il ne veut pas gâcher leur histoire. Il pense souvent à sa mère qui a tout accepté par amour comme  « on se jette dans la vie en croyant, au fond de soi, que l’enchaînement des jours n’est que le prolongement d’un premier jour de bonheur. C’est une respectable naïveté. Sans cette naïveté il y a longtemps que l’homme ne se risquerait plus dans des espoirs aussi systématiquement décevants».

Je partage avec le héros de ce roman de nombreux points communs : la peur de parler en raison d'une extrême timidité, la dépréciation, les idées noires, le goût pour la peinture, le bien-être de la nuit, un père qui oscille entre l’ivresse de l’alcool et le bonheur familial. J'ai foi en l’écriture que Franz oppose à la parole à travers cette jolie métaphore : « Ecrire est un art du silence, de la rumination, de la lenteur. On écrit comme la terre remonte à la surface les pierres qu’elle puise au fond d’elle-même. On parle comme la montagne s’écroule en laissant couler les galets le long de ses pentes. Ce n’est pas le même travail ».

vendredi 28 juin 2013

Ambitions & Cie, Thierry Bizot

En avoir ou pas ... des rêves

La vie de bureau est bien triste et vulgaire en comparaison de celle dont je rêvais. Il m'arrive parfois de penser à ce quart de feuille découpée que nous devions remplir à chaque rentrée scolaire : nom, prénom, coordonnées, profession des parents, matières préférées, souhaits pour le futur, voire métier envisagé. Mon père disait que, toute petite, je voulais être danseuse le jour et pianiste la nuit. Ensuite, je m'imaginais voltigeuse à cheval, dompteuse de fauves, peintre, journaliste, écrivain ou critique littéraire. Mon esprit s'échappait par la fenêtre de l'école vers le luxe d'une chaude après-midi d'été où je pouvais lire et manger des pâtisseries sous la tonnelle de roses d'un jardin anglais. Une main posée sur les pages, l'autre sur le ventre ronronnant d'un gros chat endormi. Pourquoi ne pas se faire toute petite comme Alice au pays des merveilles et s'évader à bord d'une tasse de thé en direction de la mer ? Est-il interdit de rêver ? : "Qu'on lui coupe la tête!".

En avoir ou pas ... de l'ambition

Il s'agit encore et toujours de travailler. Non plus à l'école mais dans l'entreprise. Il faut avoir de l'ambition, être performant, productif, compétitif. Il faut pouvoir afficher des signes extérieurs de richesse et de réussite sociale : fonder une famille, se marier, avoir des enfants, être propriétaire d'une maison, d'une belle voiture et même d'un labrador qui s'empâte ... Et s'inviter entre amis autour d'un barbecue.

Ambitions & Cie, Thierry Bizot

En avoir ou pas, titre emprunté à Hemingway, illustre parfaitement le monde dans lequel évolue l'anti-héros de Thierry Bizot, responsable marketing chez Béafrance, première multinationale d'agro-alimentaire qui se voit confier le "projet bonbon". Il entretient une liaison avec Tristana, femme manipulatrice qui le flatte et lui manifeste un désir insatiable lors d'ébats sexuels torrides. Au cours de séances de psychanalyse, le narrateur confie son manque de confiance et son besoin de reconnaissance de la part de ses collègues et au sein de sa famille. Coincé entre son père qui, "finalement, a peut-être eu raison de nous inoculer le virus de l'ambition", un frère perçu comme un rival et sa femme, avec qui il est atteint d'une incapacité chronique à dire les choses les plus simples, il exprime ses divers fantasmes dont celui d'humilier ou tuer ses supérieurs hiérarchiques. A mi-chemin entre 99 francs de Frédéric Beigbeder, pamphlet contre le monde impitoyable de la publicité, et le film Swimming with sharks de Georges Huang - une immersion dans le milieu de la production hollywoodienne à travers les mésaventures d'un assistant torturé par un grand patron de cinéma - le livre Ambition & Cie nous raconte comment l'on se retrouve confronté aux assoiffés de pouvoir tout en apprenant à éviter l'embrigadement affectif. Aussi désolant que désopilant.*

* Mon article est paru en juin 2002 dans le magazine féminin DS pour lequel je faisais partie du jury des lectrices (désignation du prix du livre de société).

DS Magazine (De Société) est un magazine mensuel français de presse féminine lancé en 1997 par la journaliste Tina Kieffer et disparu en juillet 2009. Il entendait traiter non seulement des sujets habituels dans un magazine féminin haut de gamme (mode) mais aussi de sujets de société, sous la forme d'enquêtes et de reportages photos.

samedi 22 juin 2013

Stig Dagerman et mon anorexie, notre besoin de consolation est impossible à rassasier


Le "testament" de Stig Dagerman, écrivain et journaliste suédois, a été traduit et publié en 1981 chez l'excellente maison d'édition Actes Sud*(1). Ce petit texte de 11 pages fait l'ultime démonstration du pouvoir de l'écriture lorsque la vie n'apporte plus d'autre consolation à un homme dépourvu de foi que la liberté de mourir*(2). Stig Dagerman se détache de la masse et ne veut pas se laisser écraser par les exigences des autres: "mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force des mots à celle du monde". 

Ce texte a une résonnance toute particulière en moi car l'auteur a la certitude de ne pas être à la hauteur de l’espérance du public tandis que j'ai toujours eu celle de décevoir mes parents. Cet échec qui me hante, y compris jusque dans mes cauchemars, n'a été contredit qu'une seule fois, et par une réussite complète : mon anorexie. En effet, j'ai triomphé de la faim pendant dix ans, coupé le robinet de l'alimentation, contrôlé mon poids et mes émotions, modelé un corps parfait et étouffé les larmes du loup qui hurlait dans mon ventre vide. Extirpée à l'aide de forceps de celui de ma mère où je voulais rester à l'abri, j’ai longtemps eu du mal à respirer l’air de mes angoisses et de mes contemporains. Cheminer dans le vaste espace de l'écriture - et c'est là ma vraie victoire ! - m'a permis de nommer la peur de vivre pour m'en affranchir. Naître à soi et assumer ses désirs profonds, voilà la tâche la plus difficile : c'est la solution pour ne pas mourir. 

*(1)Nyssen fonde Actes Sud en 1978 dans une bergerie provençale. La société est aujourd’hui première entreprise arlésienne et se démarque des autres éditeurs par l’audace, l’indépendance et le soutien indéfectible envers ses auteurs.


*(2) : Le 4 novembre 1954, il s’enferme dans son garage et se suicide en laissant tourner le moteur de sa voiture.

Moi à 20 ans (Pramousquier, 1996)

jeudi 20 juin 2013

La liseuse, peinture de Robert James Gordon

La liseuse, Robert James Gordon (1877)
















Elle est éclairée par la puissance des mots qu'elle tient à distance. Ses yeux, baissés en lisière des pages, cousent des motifs originaux pour échapper au temps. Son éventail de plumes reste impuissant à calmer le feu des émotions. Sa robe de nuit glisse comme une coulée de lave sur le tapis. Son corps penché sur le côté est prisonnier de la lecture. A ses pieds, l’oiseau est spectateur de la passion silencieuse.

mardi 18 juin 2013

Une vie, Maupassant

Jeanne, sortie du couvent, est vite mariée au comte Julien et fait l'expérience du désenchantement conjugal dans un manoir planté sur une falaise. Les rêveries romantiques de la jeune fille s'évanouissent car Julien est loin d'être celui qu'on imagine. Le lecteur, le coeur palpitant, restera suspendu au destin de cette femmme jusqu'aux dernières pages. Maupassant critique l'aristocratie normande et ses hypocrisies dans une prose fluide où se cristallisent toutes les cruautés.