La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mardi 18 juin 2019

Retour à Birkenau, Ginette Kolinka

Le récit

Ginette Kolinka, 94 ans, est la petite dernière d'une famille de juifs communistes et une survivante du camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau. Elle y a tout connu : le matricule tatoué, la nudité en public, le travail forcé dans le froid, l'obéissance ou les coups, la promiscuité, le manque d'hygiène, les morts (son père et son petit frère ont été gazés), la vermine, le typhus, mais surtout la faim ! (une écuelle de café pour cinq femmes le matin, un peu de pain avec une soupe debout le soir, une tranche de saucisson ou une cuillère de confiture de betteraves en guise de supplément hebdomadaire). 

Lorsqu'elle revient en France, elle pèse 26 kilos à 20 ans. Mais elle est heureuse de retrouver ses soeurs à l'Hôtel Lutetia, se marier avec Albert (un prisonnier de guerre), revoir ses amies Marceline Loridan-Ivens et Simone Weil (cette dernière lui a cédé une robe que venait de lui offrir une kapo afin qu'elle retrouve le moral et la dignité). 

Ginette a commencé à parler de l'expérience concentrationnaire après la sortie de La liste de Schindler, le film de Steven Spielberg, en 1993. Depuis, elle raconte son histoire aux élèves de CM2 dans les écoles et accompagne les lycéens dans les camps. Puisse sa parole circuler aussi chez vous, par le biais de ce court et poignant récit, pour interroger vos propres mécanismes de défense en cas de malheur. La plus grande joie (foi) serait de cultiver l'humanisme comme seule religion. 

Citations

➤ La robe offerte par Simone Weil 

"Pourquoi moi ? Je me suis souvent posé la question. Pourquoi ne l'a-t-elle pas offerte à sa mère ou à sa soeur ? Peut-être lui ai-je fait pitié ? J'avais assisté à toute la scène et la kapo ne m'avait pas remarquée. Il faut dire que je n'étais pas belle à voir, avec ma jupe et mon tricot. J'étais seule, dans mon coin, je ne connaissais personne, j'avais envoyé mon père et mon frère se faire tuer. Et Simone me fait cadeau d'une robe. Sans elle, je me serais sans doute laissée ... Perdre le moral, c'est précipiter la mort."

 La faim pour seule obsession 

Ginette est étonnée que les élèves ne lui posent jamais la question de la faim alors que c'était une obsession. Quand elle est transférée à Theresienstadt en Tchécoslovaquie (un camp "modèle", libéré par les russes, décor où  les nazis recevaient la Croix-Rouge pour prouver que les déportés étaient correctement traités), elle est terrassée par la faim dans le train au milieu des mortes :"Tous les jours, il y a des mortes. Certaines filles, plus sentimentales que moi, prennent la peine de les traîner dans un coin, pour les entasser. Moi, j'en ai un, de morte. Ma morte. Elle tombe sur mon épaule, je la redresse, elle retombe, je la relève à nouveau, ah ça, pour m'énerver elle m'énerve ! Mais je la garde, ma morte, je la conserve précieusement, je me dis qu'un jour ils vont bien finir par nous ouvrir, nous donner à manger, quelque chose, n'importe quoi. Et alors, je leur dirai : "Mais non, elle dort ma copine, donnez-moi sa part !" Voilà où j'en suis. Voilà ce que je suis devenue."

Pour ceux qui voudrait entendre la voix de Ginette Kolinka, voici un lien pour écouter l'émission L'Heure Bleue animée par Laure Adler sur France Inter (53 minutes d'entretien) : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-31-mai-2019



Mon chien Jimmy est ici photographié dans sa position préférée lors d'un repos ensoleillé dans le jardin. Voici un parfait pupitre de lecture ! Sa robe luisante supporte à la fois la noirceur du récit et le lumineux espoir de la parole libérée. J'aime à penser que son coeur d'animal gai et joueur bat sous la couverture où sourit Ginette Kolinka.


L'Holocauste selon Anselm Kiefer (artiste contemporain allemand)

Anselm Kiefer, né le 8 mars 1945 à Donauseschingen en Allemagne, est un peintre, sculpteur, et graveur néo-expressionniste. Il étudie le droit, la littérature et la linguistique avant de fréquenter l'Académie des beaux-arts de Dusseldorf. En 1969, il se rend célèbre dans le milieu artistique en se prenant en photo dans l'uniforme de son père (officier dans la Wehrmacht), faisant la salut nazi dans de grandes villes d'Europe. Il entend ainsi réveiller les consciences en affirmant que le nazisme n'est pas mort. En 1993, il vient habiter et travailler en France. En 2009, il rachète les 35.000 m2 d'entrepôts de La Samaritaine, filiale du Bon Marché, situés à Croissy-Beaubourg en Seine-et-Marne. Ces locaux immenses sont à la mesure de ses oeuvres colossales inspirées de la poésie de Paul Ceylan ou encore de la philosophie de Martin Heidegger. Il a le projet fou de créer un musée à ciel ouvert dans un parc de la commune.

Anselm Kiefer n'a pas "vécu" la Seconde Guerre Mondiale mais il a grandi dans les décombres et le climat de lente reconstruction matérielle et psychologique de son pays. La mémoire occupe une place centrale dans son travail, notamment sous la forme du témoignage et de la référence explicite à la Shoah. La toile ci-dessous, saturée de matières, représente des rails de chemins de fer qui se perdent dans l'horizon. Le spectateur peut facilement imaginer les "trains de la mort" emportant des millions de Juifs vers le néant.

Pour en savoir plus sur l'artiste, vous pouvez écouter les émissions suivantes :
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-12
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-22


Chemins de fer, 1986 (220 x 380cm)
Huile, acrylique, émulsion et feuille d'or sur toile, avec bandes de plomb, crampons et rameaux d'olivier

lundi 27 mai 2019

Elevation, Stephen King

Dans la petite ville de Castle Rock, Scott Carey, récemment divorcé, est atteint d'une étrange maladie. Avec ou sans vêtement, sa balance affiche le même chiffre, et chaque jour son poids diminue dangereusement. Il est également doté d'un pouvoir exceptionnel (faire "léviter" les personnes touchées) qui lui permet de sauver à la fois l'honneur et le restaurant en péril de ses amies voisines (Missy et Deirdre), un couple de femmes mariées, victimes du mépris des habitants envers les lesbiennes.

C'est en effet grâce à son intervention lors de la course à pieds annuelle de la ville - il aide Deirdre à franchir la ligne d'arrivée - que de nouveaux clients affluent au restaurant, curieux de connaître la grande gagnante. Une publicité inespérée mais le début de la fin pour le héros.


Interprétations

Que dit en substance Stephen King, le maître des récits fantastiques et d'épouvante, dans ce court roman inédit d'à peine cent cinquante pages écrit en 2018 ?

➤ Le dépassement de soi

L'auteur interroge tout d'abord, à travers le personnage de Scott, les clichés machistes véhiculés par l'homme ordinaire américain. Ce procédé lui permet d'accompagner son anti-héros vers une première élévation : le dépassement de soi. Lorsque Scott participe à la course, il a le sentiment d'aller au-delà de ses limites et d'être aussi léger que l'air (une expérience quasi-mystique). Une fois cette étape franchie, il est débarrassé de son égo et prêt à s'ouvrir aux autres. Il se lie alors d'amitié avec Missy et Deirdre.

Scott évolue ensuite vers une meilleure connaissance de la femme en tant qu'amie. Celle-ci n'est plus uniquement le miroir de son propre désir - autrement dut un sujet passif - mais un être complexe. Il gagne donc en profondeur (en épaisseur, pourrions-nous même en sourire !) et entrevoit les raisons pour lesquelles son épouse l'a quitté (était-il assez attentif, communiquant, aimant envers sa femme ?).

➤ L'élévation spirituelle : l'Ascension*

La seconde élévation correspond à l'envol symbolique de Scott en direction de l'au-delà. Il refuse de vivre avec son handicap (il est contraint de s'attacher à un fauteuil roulant pour maîtriser son apesanteur) et demande à ses amis proches de l'aider à partir dignement. C'est ainsi qu'il choisit de disparaître tel un ballon dans le ciel en allumant  un feu d'artifice.

* La fête de l'Ascension célèbre la montée de Jésus vers Dieu, son Père. Mort et ressuscité, il quitte ses disciples tout en continuant d'être présent auprès d'eux, mais différemment. Il promet de leur envoyer une force, celle de l'Esprit-Saint. 

➤ La morale de l'histoire ?

La troisième élévation pourrait être celle du lecteur s'il venait à s'interroger, par le truchement de l'identification aux personnages, sur le sens de sa propre vie. Et si nous faisions à notre tour le deuil de notre égo, de quelle manière pourrions nous être utiles aux autres avant de mourir ? Serions nous capables d'actes généreux ?

➤ Féminisme

J'ai perçu, dans ce roman, le féminisme de Stephen Kong dont j'ai récemment lu l'autobiographie : Ecriture, mémoire d'un métier. Il y raconte notamment son admiration pour sa mère, abandonnée par son mari criblé de dettes, indépendante, drôle et "légèrement cinglée". Elle l'a encouragé très tôt à créer des histoires en lui offrant, à onze ans, une machine à écrire Royal pour Noël. L'auteur n'apprécie pas l'arrogance des hommes envers les femmes, c'est sans doute la raison pour laquelle il surnomme la course à pieds "le trot des dindes" : un clin d'oeil moqueur à l'insulte classique adressée par les indélicats aux dames en surpoids ou jugée "imbéciles". Deirdre est justement tout le contraire d'une dinde : elle est dynamique, futée et pleine de répondant. Ce roman peut également être compris comme une farce sur la course universelle à la minceur qui peut finir très mal ...

De l'écrit à l'image

La dernière scène du roman (soit l'envol dans les airs) - paradoxalement aussi joyeuse que teintée de tristesse - m'a fait penser à deux films d'animation américains très réussis. 

Le premier est Là-haut produit par les studios Pixar en 2009. Il raconte l'histoire du veuf octogénaire Carl Fredricksen qui, grâce à des ballons gonflés à l'hélium, envole sa maison vers l'Amérique du Sud pour accomplir une promesse qu'il avait faite à sa femme décédée.

Le second long métrage est Kung Fu Panda réalisé par les studios DreamWorks en 2008. Le héros est un panda fan d'arts martiaux, faible, obèse et maladroit. Il rêve, en dépit de sa carrure, de devenir un incroyable combattant. Il s'attache à une chaise avec des feux d'artifice pour atterrir dans le palais où se trouve le grand maître Oogway qui a formé ses idoles : les Cinq Cyclones (Tigresse, Grue, Singe, Mante et Vipère).

Le film d'animation Là-haut

Le film d'animation Kung Fu Panda

vendredi 21 septembre 2018

Briser la glace, Julien Blanc-Gras

"On ne revient jamais vraiment de nos voyages initiaux, ceux qui font bifurquer une trajectoire. Ils changent à tout jamais l'homme qui n'aura par la suite qu'une seule terreur profonde, celle de devenir fonctionnaire. Voyager, c'est une quête d'intensité. Refuser de se soumettre à l'ennui. S'autoriser à devenir une nouvelle personne à chaque étape. Les couches du vécu accumulées favorisent l'acquisition permanente de nouvelles compétences."

Briser la glace de Julien Blanc-Gras (journaliste globe trotter né en 1976 à Gap) est un court récit de voyage au Groenland à bord de l'Atka, un navire brise glace dont le nom signifie "gardien des esprits" en langue inuite. L'auteur y croque avec beaucoup d'humour la vie arctique, soixante-dix ans après l'expédition polaire de Paul-Emile Victor (sa cabane, construite en 1948, était un camp de base pour mener ses observations scientifiques sur la calotte glacière). J'ai apprécié la rencontre avec les Vikings disparus (morts à cause de la faim, du froid et de la peste : "Quand on dévaste la nature et qu'on néglige les sagesses autochtones, on court à sa propre perte") auxquels ont succédé les habitants actuels, partagés entre la pêche, la chasse aux phoques et les tracas de la modernité. J'ai été étonnée de l'incroyable classification des icebergs, des hordes de passagers de croisières venus toucher du doigt les effets du changement climatique et de cette étrange hystérie appelée amok (l'écrivain autrichien Stefan Zweig a d'ailleurs consacré une nouvelle du même nom à ces crises de démence aussi violentes que spontanées). Mais ce qui m'a le plus surprise, est cette soudaine envie de partir à mon tour affronter le froid - température que je redoute pourtant au plus haut point ! - pour assister au spectacle sublime d'une aurore boréale ou d'un ballet de baleines.

**********

A voir jusqu'au 13 janvier 2019 !
De pôle en pôle, le monde qui disparait
Photographies de Sebastien Copeland sur les grilles du Jardin du Luxembourg

Fils du chef d'orchestre Jean-Claude Casadesus et d'une mère d'origine anglaise, l'explorateur Sébastian Copeland, diplômé de l'université d'UCLA en Californie (langues et sciences de la Terre), est un sportif de haut niveau devenu bouddhiste, un réalisateur de clips et de films publicitaires ainsi qu'un photographe primé dans le monde entier. Il vit à Los Angeles, est l'ambassadeur de la marque Napapijri (groupe VF), et siège au conseil de direction de Global Green USA : une organisation affiliée à la Croix verte internationale qui s'occupe notamment de la reconstruction durable de la Nouvelle-Orléans, du "Fonds scolaire mondial" et des "Ecoles vertes".


L'exposition plaidoyer

L'aventurier a sélectionné 80 clichés emblématiques de vingt années d'expédition de l'extrême afin de partager avec nous les paysages de l'Arctique, de l'Antarctique et du Groenland (il a parcouru huit mille kilomètres à pied dans les régions polaires). Devenu "l'avocat des pôles" outre-Atlantique, il s'est frotté aux mêmes désillusions que le Petit Prince de Saint-Exupéry : "Ma vision de l'être humain n'est pas judéo-chrétienne. Je le trouve ingénieux, mais il se comporte comme un virus : il se multiplie, détruit son environnement pour survivre." Son implication dans la protection de l'environnement est probablement l'héritage de l'esprit unificateur de sa grand-mère, la comédienne Gisèle Casadesus, doyenne des sociétaires de la Comédie Française, décédée en septembre 2017 à cent-trois ans.


Baie de Qaanaq dans le nord du Groenland le 19 juin 2010
Deux décennies plus tôt, à la même date, ce site était encore gelé


Zepher, le chien loup, avertit de la présence d'ours polaires dans l'Arctique Canadien
Quand les baleiniers hollandais ont débarqué au Groenland sur la minuscules Kitsitssarsuit appelée "l'île aux chiens,
ils n'ont vu que des maisons et des chiens. Ils ont donc pensé que l'île leur appartenait.
Les hommes étaient tout simplement partis chasser.

dimanche 7 janvier 2018

Loïe Fuller, Isadora Duncan, Edith Wharton : trois artistes américaines en France

Au cours de l'année 2017, j'ai été marquée par deux visites. La première est celle du château de Champs-sur-Marne, où s'est produite la danseuse américaine Isadora Duncan (je lisais en parallèle la bande dessinée consacrée à cette artiste), avec l'exposition "L'histoire en costumes, de la Belle Epoque aux années folles 1890-1930" (en 2018, le château poursuivra son périple dans le temps à travers la mode avec une nouvelle exposition, "Les robes de mariées à travers les siècles"). La deuxième est la ville de Hyères, cet été, avec la découverte du Castel Sainte-Claire, villa achetée en 1927 par la romancière américaine Edith Wharton.

Le château de Champs-sur-Marne

Le château de Champs-sur-Marne, caractéristique des maisons de plaisance du 18ème siècle, a été construit de 1703 à 1708 par les architectes Pierre Bullet et Jean-Baptiste Bullet de Chamblain, à la demande du financier de Louis XIV, Paul Poisson de Bourvallais.

En 1895, le banquier Louis Cahen d'Anvers l'achète et entreprend une importante campagne de restauration qu'il confie à l'architecte Walter Destailleur. La demeure accueille d'illustres locataires : la princesse de Conti, les ducs de La Vallière, la marquise de Pompadour ainsi que des hommes de lettres tels que Diderot, Voltaire, Chateaubriand et Proust.

La famille Cahen d'Anvers lègue le château à l'Etat en 1935. Le lieu est ensuite utilisé pour la réception de chefs d'Etat étrangers jusqu'en 1974. Il est alors ouvert au public et sert de décor pour de nombreux tournages cinématographiques.

Ci-contre : un montage de photos prises en juin 2017 avec mon portable Samsung Galaxy Grand Prime (modèle 2015). Les jardin de 85 hectares, inspirés de Le Nôtre, ont été dessinés vers 1710 par Desgot et restaurés en 1895 par Henri et Achille Duchêne. Ils sont labellisés "jardin remarquable".

Ci-dessous : la statue de la fontaine du parc, réalisée en 1895 par Duchêne ou Destailleurs, représente la nymphe Scylla entourée de chiens hurlants et de serpents. Le sujet était à la mode à Versailles où plusieurs des bassins s'inspiraient des Métamorphoses d'Ovide.

Dans la mythologie grecque, deux monstres immortels, Charybde et Scylla, gardaient le détroit par où passa Ulysse au cours de son aventureux voyage. Scylla était une créature surnaturelle qui possédait douze pieds et six têtes juchées au bout de longs cous sinueux; autour de sa taille jaillissaient des têtes de chiens qui aboyaient. Ces deux femmes exprimaient poétiquement les dangers guettant les premiers marins grecs qui s'aventurèrent dans les eaux inconnues de la Méditerranée occidentale.


La danse au château : Loïe Fuller (1862-1928)

A la Belle Epoque, Madame Cahen d'Anvers organise des bals roses, à l'occasion desquels cette couleur est mise à l'honneur par les toilettes des dames. D'autres soirées à thèmes sont restées légendaires comme celles du couturier Paul Poiret en 1911. Très proche du cercle des Ballets Russes de Serge Diaghilev, il propose des modèles novateurs, fortement inspirés de l'Orient, dans leurs coupes ou leurs couleurs. Cette même année, Loïe Fuller, danseuse américaine et vedette des Folies Bergère, donne un spectacle dans le parc. Elle aurait pu porter la robe de bal ci-dessous, confectionnée en 1906 (satin et mousseline de soie), choisie pour l'affiche de l'exposition. Elle figurait parmi les plus beaux costumes exposés dans chaque pièce du château.



Loïe Fuller a d'abord connu un immense succès, notammenet auprès de Jean Cocteau, dans son propre "théâtre musée" à l'Exposition universelle de 1900 à Paris.

Elle est devenue célèbre grâce à ses chorégraphies lors desquelles elle faisait tournoyer des voiles seule en scène. Ses prestations mélangeaient music-hall, performance et danse moderne.

Ci-contre, nous la voyons vêtue d'une robe papillon en couverture du magazine culturel Le Théâtre (numéro de Noël 1898). Une section entière était consacrée à l'artiste avec des clichés en noir et blanc de Carl Reutlinger.

Elle contribua à faire connaître en Europe sa compatriote Isadora Duncan qui finit par l'éclipser. Chacune créa de son côté une école de danse et enseigna à ses élèves des attitudes trouvées sur les vases antiques.

Biographie en bande dessinée d'Isadora Ducan (1877-1927) 

Julie Birmant et Clément Oubrerie, les auteurs de la série Picasso, se sont intéressés à l'histoire d'Isadora Duncan, autre danseuse américaine qui révolutionna la pratique de la danse par un retour au modèle des figures antiques grecques. Le découpage de la bande dessinée privilégie les allers-retours entre le passé et le présent afin de mieux restituer la complexité de cette femme audacieuse et libre.

Isadora (Dargaud, 2017)
Berlin, 1922 

Isadora accompagne son mari Serge Essénine, jeune poète soviétique, à un récital qui dégénère en bagarre générale à la maison des artistes (une salle d'émigrés russes). Il est considéré comme un agent de la Tcheka, service secret dont l'objectif est de lutter contre les partisans de la "contre-révolution" et du "sabotage" (il a été prévu pour seconder les soviets locaux et comptait 280 000 agents en 1921).

Serge Essénine (1895-1925)
Le poème Chanson de la chienne est cité pour illustrer la peine d'Isadora quant à la mort de ses deux enfants Patrick (5 ans) et Deirdre (8 ans), dix ans auparavant, noyés dans une voiture qui plonge accidentellement dans la Seine : "Tôt le matin, cachée dans la grange, au milieu des nattes dorées, la chienne avait mis bas sept chiots tout roux bien alignés. Et jusqu'au soir même, sa langue les caressait et les coiffait, comme un ruisseau de neige tendre son ventre s'écoulait. Mais à l'heure où toutes les poules dorment figées sur leur perchoir, le maître vint et sans un regard, mit les sept chiots dans un sac, sans un regard. Dehors parmi les tas de neige, la chienne courait sur sa trace, longtemps, longtemps l'eau vive encore, en a tremblé sous la glace. Et lorsqu'elle rentra fourbue, léchant la sueur sur ses flancs, la lune au-dessus de l'isba lui rappela un de ses enfants. Alors, vers les hauteurs bleu sombre elle a gémi, scrutant l'abîme".

Sous le signe d'Athéna - Londes, 1899 

A 20 ans, Isadora quitte la Californie. Elle embarque avec sa famille sur un cargo à bestiaux pour une traversée de six semaines à la découverte des splendeurs du nouveau monde. Elle est immédiatement conquise par les antiquités grecques de la salle Lord Elgin au British Muséum à Londres. C'est alors que Charles Halle, propriétaire de la New Gallery, lui propose de danser parmi les collections "avant-garde" de son musée (elle admire l'anticonformisme des peintures d'Edward Burne-Jones, William Morris, Dante Gabriel Rossetti).

Ci-contre, la danseuse pose en 1919 dans son hôtel de Bellevue, un quartier de Meudon dans les Hauts-de-Seine (agence de presse Meurice, BNF, Département Estampes et photographie). Elle a installé son école de danse dans les salles à manger du palace.

Sa robe est inspirée des drapés des héroïnes de la mythologie grecque comme Athéna.

La statue de cette déesse, attribuée à Phidia, est une sculpture monumentale d'or et d'ivoire installée dans la salle du Parthénon sur l'acropole d'Athènes.
Les costumes de scène d'Isadora me font également beaucoup penser à ceux du dessin de William Blake (artiste peintre, graveur et poète britannique) intitulé Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing (1786).

On y voit les personnages de la comédie Le Songe d'une nuit d'été, écrite par William Shakespeare entre 1594 et 1595.

Au début de l'acte II, Obéron et Titania, le roi et la reine des fées, se querellent pour la possession d'un petit page dans une forêt magique de Grèce.


L'amour et les diplodocus - Paris, 1900

Isadora s'installe avec sa famille dans un atelier de la rue d'Odessa, au dessus d'une imprimerie de nuit. Elle anime les soirées chics du Faubourg Saint-Germain. Initiée à l'art par son ami, le peintre Jacques Baugnies (également Normalien, écrivain et traducteur), elle est saisie de terreur et d'extase devant les sculptures de Rodin exposées au pavillon de l'Alma. Elle prend alors brutalement conscience qu'elle ignore tout des tourments du corps dévoré par le désir. Elle se rend à l'éblouissant Théâtre de Loïe Fuller au cours La Reine. Cette dernière, née au fin fond de l'Illinois et rendue célèbre par les Folies Bergères, y présente un numéro de danse "papillon" parée de formes flottantes avec de soudaines ébullitions de couleurs.

Pour en découvrir plus sur la relation entre Loïe Fuller et Isadora Duncan, je vous invite à voir le film français La Danseuse, réalisé par Stéphanie Di Giusto et présenté au Festival de Cannes 2016 (sélection Un certain regard).

Il a reçu l'oscar des meilleurs costumes aux César où il a été nommé six fois.

Loïe Fuller est interprétée par la chanteuse Soko et Isadora Duncan par la comédienne Lily-Rose Depp (c'est le premier rôle au cinéma de la fille de Vanessa Paradis et Johnny Depp).



Naissance d'une étoile - Berlin, 1902

Isadora se produit seule en scène et soulève un torrent d'enthousiasme lorsqu'elle improvise avec un bout de rideau bleu sur l'air du Danube bleu et des Valses de Chopin. Le succès arrive en même temps qu'une douloureuse rupture sentimentale : elle éprouve une passion pour un acteur qui ne supporte pas qu'elle exhibe ses bras et ses jambes nus dans un spectacle jugé indécent.

Une bacchante déchaînée - Grèce, 1903

Cosima (la veuve du compositeur Wagner) invite Isadora à Bayreuth et lui propose de diriger le ballet de Tannhaüser. Elle tient trois mois avant de filer à Moscou où elle se lie d'amitié avec Stanislavski (le patron du Théâtre d'Art et père de l'Actors Studio).


Arrivée à New York - Septembre 1922 : Sergueï entame une cure de désintoxication mais il n'arrive pas à cesser de boire. Il rompt avec Isadora avant de rentrer en Russie. Il est retrouvé pendu dans une chambre de l'hôtel d'Angleterre à Leningrad.

Epilogue - Cap d'Antibes, Noël 1925 : L'écharpe d'Isadora se coince dans la roue de la voiture de Francis, l'ami de Jean Cocteau, venu passer Noël à l'Eden-Roc : "On a retenu d'elle son écharpe, et elle lui ressemble, libre et volante, courant le long des routes, nomade et dansante."

Portrait d'Isadora Duncan, 1922, peinture de Paul Spencer Swan (en photographie à gauche)

Paul Spencer Swan (1883-1972) était un peintre, sculpteur, acteur et poète américain influencé par Oscar Wilde. Il étudia la peinture et la sculpture à l'Art Institute of Chicago ainsi que lors de séjours en Grèce. Il connut beaucoup de succès également en tant que danseur (il était l'élève de Mikhail Mordkin, star des Ballets Russes de Diaghilev). Il eut même l'occasion de partager la scène avec Isadora Duncan. Un impresario trouva la formule publicitaire qui l'accompagna sa vie durant : "Le plus bel homme du monde". On le considéra en Amérique comme le chef de file de la "danse classique". En 1965, à l'âge de 82 ans, il joua dans deux films d'Andy Wharol : "Paul Swan" et "Camp".

**********

La France en automobile, Edith Wharton

Alors que la course d'Isadora Duncan est coupée net le 14 septembre 1927, Edith Wharton (1862-1937), francophile cultivée et touriste avertie, était déjà parmi les premières femmes à monter à bord d'un véhicule motorisé. En effet, ses récits de voyage écrits pour l'Atlantic Monthly (magazine mensuel culturel américain) parurent groupés en un volume aux Etats Unis en octobre 1908 et furent récemment traduits en français en 2015 sous le titre La France en automobile (récit de trois voyages).

Sur la couverture de l'édition de poche Folio, nous pouvons observer une photographie du véhicule prise à Paris en 1907. Il s'agit du modèle Panhard et Levassor 15hp acheté d'occasion à Londres par Teddy, le mari d'Edith Wharton.

Au volant, Charles Cook, leur chauffeur habituel, porte des lunettes. Teddy Wharton est assis à côté de lui, de biais, tenant deux petits chiens; à l'arrière, sont installés Edith et, sous une casquette à carreaux, Henry James qui ne sourit pas.


Première partie : 

Edith, accompagnée de son frère (Harry Jones) et de son mari, réalisent un trajet de deux semaines de Boulogne jusqu'à Clermont-Ferrand avec un retour vers Paris (mai 1906). Ils sont surtout séduits par les cathédrales d'Amiens et de Beauvais, le "riche médiévalisme" de Rouen, la "splendide surprise" de Dourdan (le grand château de Philippe-Auguste et les vieilles auberges romantiques où il est délicieux de déjeuner), l'étonnante simplicité de la demeure de George Sand à Nohant dans le Berry, la large promenade bordée de platanes à Vichy, la cité très étrange de Clermont-Ferrand "entièrement bâtie et pavée avec la pierre volcanique de Volvic et couronnée par la sinistre splendeur de sa cathédrale noire" ainsi que les très belles villes d'eaux comme Mont-Dore et La Bourboule en Auvergne.

Edith apprécie le petit musée de Rouen car il y a peu de touristes et il est possible de contempler la toile ci-dessous en toute intimité : "C'est d'autant plus une raison pour apprécier l'oeuvre et l'artiste dans une salle déserte du musée de Rouen, avec ce doux sentiment de supériorité et d'exclusivité dont s'estime investi tout découvreur de mérites secrets. Car une grande part du charme de cette toile tient à ce qu'elle n'est pas devenue un terrain de pique-nique pour les excursionnistes d'art; et une grande part du charme de sa beauté intrinsèque, de la sereine gravité des teintes et des attitudes, de la translucidité céleste, surtout, de la grappe cueillie dans les vignes du paradis, tient à ce qu'elle nous laisse indécis, et qu'elle demeure retirée dans les mystères où elle nous attire. On tremble à l'idée qu'un jour elle puisse cesser de briller de ses propres demi-teintes, et qu'elle devienne un objet étoilé par le Baedeker *...".

Karl Baedeker (1801-1859) est un librairie et écrivain allemand qui s'est fait connaître en inventant le guide moderne du voyageur.

La Vierge entre les vierges, chef d'oeuvre du peintre flamand Gérard David, vers 1509, Musée des Beaux-Arts de Rouen. 
Marie trône entre deux anges musiciens avec l'Enfant qui égrène une grappe de raisins, symbole eucharistique. 
Elle reçoit l'hommage d'une assemblée de martyres au charme enfantin, reconnaissables à leurs attributs traités en ornements précieux.

Deuxième partie :

Le couple Wharton effectue un grand circuit de trois semaines, en compagnie de l'écrivain Henry James, dans le Sud-Ouest, les Pyrénées et la vallée du Rhône (mars et avril 1907). Edith possède une grande érudition concernant l'histoire de France, les beaux arts et le vocabulaire architectural des églises. Les passagers traversent Versailles, Rambouillet, Maintenon, Valençay, Chartres, Nohant (retour à la maison de George Sand pour découvrir le petit théâtre de marionnettes conçu par son fils Maurice), Poitiers, Chauvigny, Angoulême, Bordeaux, Lourdes, Argelès, Albi, Gaillac, Castres, Carcassonne (la pluie les empêche de visiter Narbonne et Béziers), Nîmes, Aix, Hyères, Avignon, Grignan (la ville de Madame de Sévigné), Valence, Vienne, Vézelay, Auxerre.

Dragon avalant une âme ? Chapiteau du choeur
Eglise Saint-Pierre à Chauvigny (Vienne)
Inventaire du patrimoine culturel de la région Poitou-Charentes
R. Jean, 2009
Au cours de ce périple, j'ai surtout retenu la description des mystérieuses créatures maléfiques de l'église romane de Saint-Pierre à Chauvigny : "Les chapiteaux des absides sont une ménagerie pour ces étranges démons, bêtes mauvaises grimaçant et ricanant parmi les saints et les anges trapus, qui énoncent, sans se soucier de ce hideux voisinage, l'histoire de la naissance du Christ."

Pour ceux qui, comme moi, seraient passionnés par les bestiaires du Moyen Age, voici un lien pour découvrir quelques décors sculptés : https://inventaire.poitou-charentes.fr/operations/le-patrimoine-roman/64-decouvertes/727-monstres-dans-l-art-roman-en-poitou-charentes

Troisième partie :

Le couple Wharton fait une rapide incursion en Picardie durant le week-end de la Pentecôte en 1907. Cette troisième partie compte une vingtaine de pages sans grand intérêt hormis l'évocation des boeufs de la cathédrale de Laon qui symbolisent la pénible dépense de labeur humain et animal nécessaire à sa construction (comment également ne pas penser aux corvées des bâtisseurs de pyramides ?) : "Ces effigies sont censées célébrer le services des bêtes patientes qui ont transporté les pierres pour la cathédrale jusqu'en haut de la cruelle colline de Laon; et lorsqu'on lève les yeux vers leurs silhouettes lourdement projetées contre le firmament, on a tendance à voir en elles le symbole même de l'édification d'une église médiévale, du coût moral et matériel auquel la chrétienté a érigé ses monuments".

La cathédrale Notre-Dame à Laon, de style gothique, édifiée entre 1150 et 1180, domine la colline, la ville et ses remparts. D'une longueur de 110 mètres, elle servit de modèle à celle de Chartres et de Paris. Les habitants imposèrent 16 boeufs sur les étages des tours en hommage aux animaux qui ont transporté les pierres jusque sur le plateau. La légende raconte que ceux-ci, épuisés, se sont effondrés au bord de la route. Un boeuf blanc est alors miraculeusement apparu pour acheminer les pierres restantes.



Le Castel Sainte-Claire à Hyères (Var), villa d'hiver d'Edith Wharton

Avant d'être un castel, Sainte Claire fut un couvent de Clarisses érigé en 1634 sur la partie occidentale de la deuxième enceinte du vieux château. En 1849, Olivier Voutier, officier de marine et archéologue renommé - il fut le découvreur de la Vénus de Milo en 1820 lors d'une mission dans les Cyclades - racheta les ruines et fit construire le bâtiment actuel. Il y mène une vie discrète, essentiellement familiale.

Le Castel Sainte Claire et son "jardin remarquable"
C'est à partir de 1920 que la célèbre romancière américaine, Edith Wharton décide de partager son temps entre sa résidence de Saint-Brice dans la région parisienne et le Castel à Hyères (racheté en 1927). Amie de Paul Bourget qui séjourne chaque hiver dans sa villa du Plantier dans le quartier de Costebelle, Edith est une habituée de la station hivernale hyéroise, qu'elle fréquente depuis 1895. Mis à part quelques récits de voyages comme La croisière du Vanadis (journal de voyage dont le texte original est conservé à la Médiathèque d'Hyères), ses romans les plus connus, Chez les heureux du monde et Le temps de l'innocence, décrivent les milieux de la haute bourgeoisie new-yorkaise dont elle est issue. Lorsqu'elle se retrouve à Hyères, entre l'écriture, les promenades dans la campagne environnante et les nombreux visiteurs qu'elle reçoit en femme du monde, elle trouve encore le temps d'aménager avec passion le jardin botanique actuel, composé de nombreuses essences exotiques. A sa mort, la demeure changea de mains à plusieurs reprises jusqu'à ce que la Municipalité se porte acquéreur en 1955. Il connut alors bien des usages : hôtel de luxe, station de radio local, compagnie d'assurance. Depuis 1990, il est loué au Parc national de Port-Cros qui y abrite ses services administratifs.


Le jardin, d'une superficie de 6500 m2, est situé sur les hauteurs de la ville et bénéficie d'une vue imprenable sur la rade d'Hyères. A propos de celui-ci, l'auteur écrit dans sa correspondance avec Berenson : "Mon jardin est un véritable enchantement. Jamais je n'ai rencontré d'endroit plus chaud, plus doré, plus débordant de fleurs et plus abrité des vents. M'entourent la beauté et la tranquillité du paradis et c'est ici et nulle part ailleurs, que se trouve le Cielo della Quieta auquel l'âme aspire quand approche la fin du voyage".



Ci-contre : Edith Wharton pose entre ses amis Paul Bourget (à gauche) et Joseph Conrad (à droite). Elle séjourna souvent chez Paul Bourget, écrivain catholique français et académicien, qui possédait le domaine "La Villa des Palmiers" à Hyères.

Les trois auteurs sont ici photographiés en 1923 dans le petit port de la Madrague, une anse de la presqu'île de Giens (source : Alain Dugrand, Conrad, l'étrange bienfaiteur, Arthème Fayard, coll. « Littérature Française », 2003).



Le pavillon Colombe à Saint-Brice-sous-Forêt (Val d'Oise), villa d'été d'Edith Wharton

Entre 1918 et 1937, l'écrivaine partagea sa vie entre Hyères pour la saison d'hiver et l'immense propriété de Saint-Brice-sous-Forêt durant la saison d'été. Passionnée par la nature, elle s'était consacrée à l'aménagement des jardins. Tous les ans, elle ouvrait son parc au public à l'occasion de l'Independance Day (le 4 juillet). D'après les recherches, six jardiniers y travaillaient en permanence. Elle y donnait également de grandioses réceptions où se croisaient diplomates, hommes politiques et artistes. Impliquée dans la vie locale, elle aidait financièrement la caisse des écoles et le bureau de bienfaisance. Une vocation sociale avec laquelle le potager vient de renouer, à travers l'association Plaine de Vie, dont les maraîchers sont des personnes en difficulté. Les lieux appartiennent actuellement à la princesse Isabelle de Liechtenstein. 

Ci-dessus, la romancière est photographiée en 1931 au pavillon Colombe par Thérèse Bonnay. Ces clichés sont tous visibles sur le site internet de la BNF (source : The Bancroft Library, University of California, Berkeley / Thérèse Bonnay / BHVP / Roger-Viollet).



**********

En lisant l'excellent essai de Gérard Bonal : Des Américaines à Paris (Editions Tallandier, 2017), j'ai découvert que la danseuse et l'écrivaine se connaissaient : "Si Isadora Duncan a choisi l'Europe, c'est certainement à cause du peu d'intérêt que suscite sa danse aux Etats-Unis. Les quelques personnes qui la virent danser à l'occasion d'une garden-party, à Newport, rapporte la romancière Edith Wharton dans ses souvenirs, revinrent effarées par ce spectacle, ne sachant comment le qualifier et persuadées que c'était par charité que la jeune-fille avait été invitée à se produire devant elles. Après quoi plus aucune maîtresse de maison n'engagea Isadora Duncan."

Isadora Duncan a effectivement choisi la France pour s'émanciper du ballet qui lui semblait enfermé dans des conventions rigides et désuètes. C'est en refusant le port du tutu et des pointes en faveur de la semi nudité de fluides tuniques drapées qu'elle est devenue la coqueluche du tout Paris. Elle a su imposer ses improvisations inspirées de figures mythologiques grecques, notamment au salon de musique de Marguerite de Saint-Marceaux* (la mère de son ami peintre Jacques Bognies), dont l'hôtel situé au n°100 rue Malesherbes accueillait une pépinières d'artistes parmi lesquels Colette. Isadora Duncan a certainement du y rencontrer l'élégante et raffinée Edith Wharton. Qu'ont-elles bien pu alors échanger ? Nous pourrions imaginer des dialogues d'une redoutable intelligence. La danseuse expliquerait à sa compatriote comment retrouver dans le mouvement une sorte d'émotion originelle tandis que la romancière la ferait rire en épinglant les impostures de la gentry d'outre-Atlantique, avec le talent d'une impitoyable moraliste saluée par son ami Henry James comme "l'ange de la dévastation".

* Marguerite a servi de modèle au personnage de Madame Verdurin dans le roman A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.


**********


Pour en savoir plus sur Edith Wharton :

- Les Chemins parcourus, autobiographie traduite de l'anglais par Jean Pavans, Flammarion, 1995.

- L'artiste repose au cimetière des Gonards à Versailles.

Pour en savoir plus sur Isadora Duncan : 

- Ma vie, autobiographie traduite de l'anglais par Jean Allary, Gallimard, 1928 (en Folio depuis 1999)

- Emission radiophonique sur France Culture :
https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/isadora-duncan-ou-lart-de-danser-sa-vie-1877-1927

- La tombe de l'artiste est au columbarium du Père-Lachaise à Paris.

Pour lire un autre de mes articles sur Edith Wharton (évocation du roman Ethan Frome) :

http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/07/ethan-frome-edith-wharton.html

mardi 10 janvier 2017

Le Poids des secrets, Aki Shimazaki

Les cinq tomes de cette incroyable saga polyphonique, composés par Aki Shimazaki, regorgent d'épisodes qui s'imbriquent à la manière d'un grand puzzle dont on saisit les détails en s'éloignant au fur et à mesure des secrets révélés. Les motifs, pour la plupart issus de l'ikebana (l'art floral japonais) hantent le récit avec finesse et poésie. Le lecteur trouvera, ci-après, un résumé de cette immense histoire d'amour entre deux enfants que le destin sépare, accompagné de l'explication de chacune des couvertures (en rouge).


Aki Shimazaki est une écrivaine 
québécoise née en 1954 au Japon

*****
Tome 1 : Tsubaki

Namiko est chargée de remettre une lettre de sa mère Yukiko Horibe (ex-survivante de la bombe atomique décédée récemment des suites d'une grave maladie pulmonaire) à Yukio Takahashi (son demi-frère). Elle y confesse avoir empoisonné* leur père, pharmacologue dans un laboratoire à quelques kilomètres de Nagasaki (une coïncidence que la bombe atomique soit tombée le jour de sa mort). La raison de ce crime ? Celui-ci avait une maîtresse (Mariko Takahashi) et les a privés de leur seule véritable histoire d'amour. En effet, les deux enfants s'étaient promis le mariage bien avant de connaître leurs liens de parenté.

* Yukiko a utilisé le cyanure de potassium que son père avalait matin et soir en guise de médicament pour soulager ses maux de ventre.

La couverture : Namiko, enseignante en mathématiques, hérite du magasin de fleurs de sa mère Yukiko qui aimait les camélias (tsubaki en japonais).


*****
Tome 2 : Hamaguri

Dans ce deuxième tome, le lecteur entend la voix de Yukio à différents âges de la vie. Tout d'abord enfant, lorsque non reconnu par son père, il reçoit des pierres et des crachats, humilié par les enfants du village qui le traitent de bâtard. Sa seule consolation est de jouer avec Yukiko à retrouver les deux coquilles qui forment la paire originale d'un coquillage (hamaguri en japonais). Leurs noms seront inscrits à l'intérieur comme pour sceller leur union. Mais Yukiko part vivre à Tokyo.

Ensuite, Yukio, alors âgé de 14 ans, parle du sort de son père adoptif (Monsieur Takahashi) envoyé par l'armée en Mandchourie où les pharmacologues font des recherches sur les médicaments de guerre. Le père de Yukiko (Monsieur Horibe), venu de Tokyo pour le remplacer, s'installe dans la maison d'à côté. Les enfants se retrouvent et lisent ensemble dans le bois de bambous. Cependant, Yukiko ne reconnait pas Yukio sous ses traits d'adolescent.

Enfin, Yukio est à la retraite. Il est marié depuis trente avec Shizuko (bibliothécaire). Ils ont eu trois enfants dont une fille : Tsubaki (étudiante en archéologie à l'université, appelée ainsi en souvenir de Yukiko, son seul amour de jeunesse).

La couverture : Chaque année lors de la fête des filles, les enfants mangent des coquillages. Le jeu archaïque du kaïawase remonte à l'époque de Heian. Les nobles jouaient avec des coquilles dans lesquelles étaient écrits des poèmes. Plus tard, le jeu consiste à retrouver les paires originales du coquillage (hamaguri). Il n'y a que deux parties qui s'assemblent correctement ensemble, comme un couple qui s'entend bien. C'est le souhait symbolique de rencontrer l'homme idéal de toute une vie. 

*****
Tome 3 : Tsubame

Dans ce troisième opus, le lecteur entend la voix de Mariko (mère de Yukio) à différents âges de la vie.

Le vrai nom de Mariko est Yonhi Kim. A 12 ans, suite à l'explosion proche d'une usine de médicaments, elle fuit sa maison de Nagoya en compagnie de sa mère (femme de ménage chez de riches japonais) et de son oncle (écrivain et journaliste). Ces deux ressortissants coréens, qui disparaitront dans un tremblement de terre, confient Yonhi à l'orphelinat catholique où elle est rebaptisée Mariko Kanazawa pour sa sécurité.

Mariko y restera jusqu'à ses 15 ans, feignant d'être japonaise. A 18 ans, elle accouche de Yukio (elle est alors la maîtresse d'un pharmacologue) qui sera adopté par Monsieur Takahashi (également pharmacologue). Ce dernier lui a été présenté par le prêtre, surnommé "Monsieur Tsubame", dont elle est la fille (elle l'apprendra dans le journal de sa propre mère).

La couverture : les femmes de l'orphelinat surnomment le prêtre de l'orphelinat "Tsubame" (ce terme désigne une hirondelle en japonais). L'homme est né dans une île du Pacifique Sud où il aimait observer les nombreuses hirondelles qui voyageaient en couple et élevaient ensemble leurs petits. La mère de Mariko rêvait de renaître dans le corps d'un oiseau.


Illustration de Charlotte Gastaut pour le conte d'Anderson Poucette


A la fin, Tsubaki (la fille de Yukio) voit une hirondelle avec Mariko (sa grand mère). Cette dernière lui avait offert le livre Oyayubi-hime, l'histoire de Poucette : une petite fille sauve une hirondelle blessée et part avec elle dans un pays chaud, après avoir subi une misérable vie. Dans un endroit débordant de fleurs, elle rencontre un prince charmant et se marie avec lui.


*****
Tome 4 : Wasurenagusa

Dans ce quatrième ouvrage, le lecteur entend la voix de Monsieur Takahashi (le père adoptif de Yukio) à différents âges de la vie.

Première partie :

Kenji Takahashi est l'héritier stérile d'une famille illustre d'anciens nobles de la cour impériale. Il décide un jour de vivre seul près de son laboratoire pour fuir sa mère, une femme autoritaire et étouffante qui a déjà brisé son premier couple. Un jour, il décide de faire une bonne action et répare le toit de l'orphelinat dirigé par le père S. Il tombe amoureux de Mariko puis l'épouse, adopte Yukio et affronte la désapprobation de sa mère qui juge douteuse l'origine de la jeune fille (elle est orpheline avec un fils illégitime).

Deuxième partie :

En 1943, Monsieur Takahashi, muté en Mandchourie, est capturé par les Russes et envoyé dans un camp de travaux forcés en Sibérie. Quatre ans plus tard, il revient au Japon et retrouve Mariko et Yukio qui ont survécu à la bombe sur Nagasaki. Le couple fête ses 46 ans de mariage et poursuit sa vieillesse chez Yukio (il a acheté un maison avec sa femme à Kamakura).

Monsieur Takahashi se rend au cimetière du Temple S. pour honorer la tombe de son ancienne nurse Sono Wasurenagusa (1871-1933). Il y rencontre son fils devenu bonze (les enfants jouaient ensemble lorsqu'ils avaient 10 ans). Celui-ci apprend à Monsieur Takahashi qu'il est un enfant adopté (son père était stérile !) et que Sono était sa vraie mère (elle l'a abandonné à cause d'une grave maladie cardiaque). A la fin du roman, il se rappelle les fleurs bleues dans la région d'Omsk en Sibérie et observe émerveillé un couple d'hirondelles installées dans le jardin tandis que Mariko pense au prêtre étranger qui aimait ces oiseaux.

La couverture : A l'orphelinat, Monsieur Takahashi a le coup de foudre pour Mariko et son bouquet de myosotis (wasurenagusa en japonais). Au Moyen-Age, le chevalier Rudolf se promenait avec sa belle Berta au bord du Danube. Il voulut lui cueillir des petites fleurs bleues sur la rive mais tomba dans le courant rapide. Avant de se noyer, il lança les fleurs à Berta en lançant : "Ne m'oublie pas !" (signification de cette fleur).

*****
Tome 5 : Hotaru

Première partie :

Le lecteur entend cette fois-ci la voix de Tsubaki à 19 ans (fille de Yukio). Elle habite un appartement à Tokyo, travaille le matin dans un magasin de fleurs et étudie l'archéologie l'après-midi à la bibliothèque de son quartier.

Chaque week-end, Tsubaki rentre chez ses parents à Kamakura pour s'occuper de Mariko, sa grand-mère et confidente âgée de 84 ans. Celle-ci est en mauvaise santé, suite à une chute sur le verglas. Victime d'hallucinations peuplées de lucioles (hotaru en japonais), elle raconte à sa petite-fille que dans sa jeunesse, elle a été témoin de l'empoisonnement de Monsieur Horibe (le mari de sa voisine et son ancien amant et collègue de bureau). Il frappait le mur mitoyen jusqu'à ce qu'elle le retrouve allongé mort sur le plancher, les yeux ouverts, un liquide blanc coulant de sa bouche. Elle n'a jamais dénoncé la fille de Monsieur Horibe, l'auteure du crime, car elle se sentait capable de le commettre à sa place. En effet, cet homme a comploté pour éloigner Monsieur Takahashi, son rival, en Mandchourie.

Deuxième partie :

Le lecteur entend la voix de Mariko (la grand-mère) qui se souvient de la luciole rapportée un jour par Monsieur Ryôji Horibe (son amant). Il a refusé de reconnaître leur enfant (Yukio) et s'est marié avec la fille d'un médecin connu à Tokyo, choisie par ses parents (Madame Horibe a accouché de leur fille, Yukiko, trois mois plus tard).

Troisième partie :

Le lecteur entend à nouveau la voix de Tsubaki qui a écouté toute l'histoire racontée par sa grand-mère (l'empoisonnement de Monsieur Horibe). A la fin du roman, elle espère rencontrer quelqu'un de spécial dans sa vie. Elle prie sur la tombe de son grand-père pour qu'il vienne chercher sa femme : "Sinon, elle va errer sans savoir où aller, comme une luciole perdue".

La couverture : Tsubaki garde plusieurs lucioles qui émettent de la lumière pour attirer les femelles dans un petit aquarium (l'été, elles se multiplient le long du ruisseau qui coule devant le temple S.). Au Japon, c'est un symbole romantique. En France, ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. 

***** 
Rencontres photographiques d'Arles 2016 
Charles Fréger


Dans la série Yokainoshima (l'île aux Yôkai, 2013-2015), le photograhe Charles Fréger explore les figures masquées rituelles du Japon : spectres, monstres, démons, ogres et farfadets sont incarnés par l'homme lors de festivals et cérémonies pour tenter de donner un sens aux évènements naturels.


J'ai choisi la photo ci-dessus car elle illustre à merveille l'univers du Poids des secrets. En effet dans la saga, ce sont les femmes, porteuses de la vie, qui avancent masquées, avec leurs secrets, mais finissent par révéler la véritable nature des liens de parenté sur plusieurs générations.  


J'aime beaucoup ce monstre aux ailes de papiers. Il s'agit peut-être d'un clin d'oeil à la fête de Tanabata (le 7 juillet). Elle a pour origine une légende chinoise qui raconte les amours malheureuses de deux étoiles, celles du Bouvier et de la Tisserande, qui ne peuvent se rencontrer qu'une fois par an, le septième jour du septième mois. L'usage veut qu'à cette occasion, chacun écrive un voeu sur une petite bande de papier de couleur suspendu à une branche de bambou décorée.

Je vous encourage à découvir les autres photos de Charles Fréger : 
http://www.charlesfreger.com/fr/portfolio/yokainoshima-4/

***** 
La photographie japonaise à l'honneur au Festival La Gacilly 2016 

Shoji Eda


Shoji Eda (1913-2000) réside toute sa vie à Sakaïminato, une petite ville du sud-ouest du Japon où il est né. Entre 1949 et 1980, il élabore une série-fleuve dans ses chères dunes de Tottori où il ne se lasse pas de mettre en scène sa famille, ses amis, ses voisins. Il reçoit de nombreux prix et expose notamment à Osaka, Tokyo et au MoMa de New York.

Les deux photos ci-dessous, exposées en plein air au Festival La Gacilly, auraient très bien pu figurer sur la couverture du Poids des secrets. Les enfants tirent sur les manches du kimono de leur mère pour s'amuser mais aussi pour lui arracher une réaction (un secret ?). Le garçonnet cache son visage derrière le dessin : est-ce Yukio que Yukiko n'a pas reconnu ?

Shoji Ueda, Maman est à moi, 1950

Shoji Ueda, "He-No-He-No-Mo-He-No" 
(childish calligraphy), 1949

Lucille Reyboz

Lucille Reyboz, née en 1973, grandit à Bamako au Mali. D'abord portraitiste, elle réalise plusieurs pochettes de disque pour les labels Blue Note et Verve. Elle publie ses premiers reportages dans Air France Magazine, Elle, Le Monde ... Lauréate de la Fondation Hachette en 2001, elle expose la même année à "Visa pour l'image". Fascinée par le Japon, elle s'y installe fin 2007.

J'ai été complètement séduite par le cliché ci-dessous issu de la série Onsen (ce terme désigne les sources chaudes naturelles). Tel un retour à la matrice originelle, la femme s'abandonne dans l'eau avec calme et volupté.


*****
Prix de l'illustration 2016
Emmanuelle Houdard pour "Ma mère"

Emmanuelle Houdard, née en 1967 dans le canton du Valais, est une artiste peintre suisse, illustratrice et auteure d'ouvrages pour la jeunesse. Elle a suivi les cours de l'école des beaux-arts de Sion et de l'Ecole d'arts visuels de Genève. Dans l'album "Ma mère", elle met en scène un personnage multiple tantôt jardin, tantôt renarde, tantôt louve. Cette femme mystérieuse et fascinante se dessine à travers l'enfant qui la regarde et la dit.

Le chemin vers toi, dessin à l'inspiration japonaise