La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

lundi 18 janvier 2021

Bonne année 2021

Je vous souhaite une bonne année 2021 malgré le contexte particulièrement difficile du COVID (port du masque, gestes barrière, confinement, couvre-feu, tests, fermeture des commerces dits "non essentiels" dont les librairies). Qu'elle soit riche de belles découvertes et source de multiples émerveillements. Voyagez parmi les livres et tissez des liens qui vous libèrent. Prenez soin de vous et de vos proches.

Ci-dessous j'ai ajouté une bulle de texte à l'oeuvre digitale de Ray Caesar.

World Traveler, oeuvre digitale ultrachrome de Ray Caesar, 2018
Instagram : galleryhouse_belinda

vendredi 2 octobre 2020

Extinction de voix - La mort de Roger Carel

Le 11 septembre 2020, j’ai secrètement fondu en larmes à l’annonce de la mort de Roger Carel, acteur et comédien de doublage âgé de 93 ans, dont la voix extraordinaire a bercé toute mon enfance. Cet évènement faisait curieusement écho au souvenir de la chute des tours jumelles du World Trade Center lors des attentats-suicides du réseau djihadiste Al-Qaïda. Comme si le silence du peuple américain recueilli sur les lieux de la catastrophe répondait à nouveau aux cris des victimes en feu parmi les sirènes hurlantes des pompiers de New York.

Roger Carel avait un timbre de caméléon dont toutes les modulations lui ont permis d’incarner une multitude de merveilleux personnages : Peter Sellers dans les Panthère rose, le droïde C-3PO avec son ton et ses manières de majordome anglais dans la saga Star Wars, Kermit la grenouille dans le Muppet Show, Astérix dans les adaptations animées de la bande dessinée, le comique britannique Benny Hill, l’inspecteur Hercule Poirot, l’extra-terrestre poilu Alf. Et bien sûr les animaux des films Disney : Mickey Mouse, Winnie l’ourson, le serpent Kaa dans Le Livre de la Jungle, le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles,... Toutes ces mythiques voix emprunteront désormais d’autres canaux que la télévision ou le cinéma : nous pourrons les retrouver via les écrans d’ordinateurs et les téléphones portables.

Je me souviens que seuls les disques parvenaient à m’endormir lorsque j’étais enfant. En effet, une fois couchée au lit, j’attendais le baiser de ma mère avec l’impatience du petit Marcel Proust face aux angoisses de la nuit. Elle allumait alors le tourne-disque, déposait délicatement l’aiguille du diamant sur les sillons d’un vinyle que nous avions choisi ensemble, tournait les talons tandis qu’un grésillement fébrile annonçait l’arrivée imminente des personnages. Les ombres de la fiction s’animaient enfin derrière mes paupières comme une lanterne magique s’apprête à faire lentement défiler les rêves à venir.

Chez ma mère, j’étais très attachée aux nuances de ton de la chanteuse d’opéra Marilyn Horn dans Carmen (la version de Leonard Bernstein), au swing indolent de l’ours Balou dans Le Livre de la Jungle, à la diction parfaite de Gérard Philippe dans ses lectures émouvantes de Pierre et le loup ou Le Petit Prince.

Chez mon père, j’écoutais les chansons culottées de Georges Brassens, les calembours de Bobby Lapointe, les tubes aux éclats aigus de Kate Bush. J’ai une fois surpris papa en train de pleurer à l’écoute du titre Norma de La Callas. Il m’avait soudain confié : « il n’y a qu’elle qui puisse autant me bouleverser !». Quel incroyable pouvoir de sorcière exerçait-elle sur lui alors qu’il savait si bien nous dissimuler ses émotions !

La voix est indéniablement la signature de notre identité, c’est pourquoi je suis restée si sensible à cet instrument de charme.

Le célèbre « Aie confiance » du serpent Kaa dans Le Livre de la Jungle.

vendredi 10 avril 2020

La pie sans vie dans les pissenlits - Journal de confinement (Covid19)



Tôt ce matin, lors de la promenade du chien, j'ai fait la triste rencontre du cadavre d'une pie allongée sur le dos comme Ophélie dans le tableau du peintre britannique John Everett Millais. Son petit corps inerte, au bec à jamais privé de bavardage, gisait sous une couverture de brume à peine levée. L'oiseau faisait curieusement écho à l'extrême solitude d'un malade sur un lit d'hôpital. J'ai alors imaginé le bal des marguerites et des vol-au-vent qui, tels des soignants en blouse blanche, réanimeraient son flanc à l’innocente pâleur. Je verrais alors ses longues pattes raides, suspendues en l'air comme les mains d'un pianiste en smoking au dessus de son clavier, s'offrir une simple respiration avant de faire chanter les touches de l'instrument.



Ophélie est un tableau du peintre britannique John Everett Millais, réalisé en 1851-1852. Cette huile sur toile représente le personnage de fiction de la tragédie Hamlet, de William Shakespeare, chantant juste avant sa noyade. Typique de la peinture préraphaélite, elle est conservée à la Tate Britain, à Londres.

lundi 11 novembre 2019

A Giverny, chez Claude Monet (les nymphéas)

A la boutique de la maison de Claude Monet, j’ai choisi ce petit livre, jamais réédité, car il s'agit du seul témoignage direct du peintre (1840-1926) lors d'un long entretien accordé en 1924 à l'auteur Marc Elder (1884-1933), lauréat du Prix Goncourt pour Le Peuple et la mer. J'avais l’intention d’en savoir plus sur les raisons et les conditions d'exécution de la fameuse série des nymphéas admirée dans le monde entier - le peintre a tout simplement choisi cette plante au hasard dans un catalogue Truffaut lors de l'aménagement du jardin - mais, finalement, j’ai tout appris sauf cela. A la lecture de cet article, ma fille Emma et ses camarades pourront peut-être se faire une idée plus précise du personnage dont leur collège porte le nom.

Claude Monet vendait une grande quantité de caricatures, pour lesquelles il était extrêmement doué, lorsqu’il est repéré par Eugène Boudin, peintre normand, qui l’oriente vers Auguste Toulmouche. Ce dernier le dirige à son tour chez son propre professeur, Charles Gleyre.


Portrait de Madame Marie Toulmouche
Tableau de Jules-Elie Delaunay, 1884
Musée des beaux-arts de Nantes
En faisant des recherches sur Auguste Toulmouche, je suis tombée sur ce merveilleux portrait de son épouse, Marie, la fille d'un magistrat nantais et la cousine de Claude Monet ! Elle est l'animatrice d'un cénacle d'amis qui échangent sur l'art et la littérature dans leur propriété de la campagne nantaise (Gustave Doré, Puvis de Chavanne, Eugène Picou ou encore le poète José-Maria de Heredia sont des visiteurs réguliers). A l'arrière plan du tableau, on aperçoit le lieu de ces rencontres, l'abbaye de Blanche-Couronne.

Dans le petit livre de Marc Elder, le lecteur apprend surtout que Claude Monet a voué de très grandes et belles amitiés. Tout d'abord avec le peintre Gustave Caillebotte, riche collectionneur et généreux mécène, qui lui avance toujours de l’argent et achète ses toiles, puis avec le marchand d’art Paul Durand-Ruel dont l’acharnement paie : « il a risqué vingt fois la faillite pour nous soutenir, la critique nous trainait dans la boue ». Ces deux admirateurs furent un soutien capital dans l’aventure impressionniste (les artistes de ce mouvement étaient à l’époque qualifiés de fous). Claude Monet sera également toute sa vie lié à Georges Clémenceau, homme d'Etat français, qui lui offre un couple de poulets japonais blancs et frisés. En retour, le peintre lui promet sa série des Nymphéas. Enfin, il héberge quelques années le collectionneur Ernest Hoschedé, ainsi que sa femme Alice et leurs six enfants, suite à sa faillite en 1877. Il vivait pourtant déjà sans le sou avec sa femme Camille et ses deux fils, Jean et Michel, dans sa maison à Vétheuil. Après la mort de Camille, atteinte d'un cancer, Claude Monet vivra avec Alice et tous les enfants réunis à Poissy puis à Giverny.

Paul Durand-Ruel (marchand d'art)
Portrait réalisé en 1910 par Renoir
Collection particulière
Ce qui m'a personnellement touchée dans cette interview-fleuve est l'évocation de ses plus fortes émotions de peintre. Il adore la mer et la Bretagne, il découvre avec émerveillement le Japon en 1856 avec l’achat de ses premières estampes à 16 ans (dénichées au Havre dans une boutique où l’on brocantait les curiosités rapportées par les long-courriers), il est rassuré de dormir parmi les toiles des artistes dont le travail l'obsède (Cézanne, Jongkind, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir) et, surtout, il pleure devant la jeunesse si bien conservée des tableaux de Titien, Rubens, Vélasquez et Tintoret au Musée du Prado à Madrid. En revanche, il éprouve la plus grande douleur de sa vie à cause d’une critique de Daumier - un Dieu pour lui ! - devant sa toile Le Jardin de l’Infante qualifiée "d'horreur". Il s'agit pourtant d'une belle vue panoramique sur le quai du Louvre et la rive gauche de Paris, métropole moderne et animée (la peinture de 1867 est visible sur le site internet de l'Allen Memorial Art Museum, Oderlin, Ohio, Etats-Unis).

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Visite du jardin de Claude Monet à Giverny

Les Nymphéas est une série d'environ 250 peintures à l'huile élaborées par Claude Monet pendant les 31 dernières années de sa vie. Elles représentent le jardin de fleurs et plus particulièrement le bassin de nénuphars. Au lendemain de l'Armistice, en 1918, le peintre promet au "Père la Victoire", Gorges Clémenceau, de faire un legs à l'Etat. Celui-ci, signé le 12 avril 1922, fait entrer dans les collections publiques les 14 grands panneaux des Nymphéas installés à l'Orangerie des Tuileries le 17 mai 1927. 

Les photographies suivantes ont toutes été réalisées en août dernier par Laurent, mon compagnon, lors de notre visite à Giverny (le site est classé monument historique). Grâce à l'incrustation de photos d'époque du peintre, ces montages sont particulièrement réussis et vivants. 

Marc Elder évoque ainsi les nymphéas :
"ces vierges d'eau dont les chastes voiles ne s'écartent que devant les regards brûlants du soleil"

J'ai l'air de rire au ciel en pensant au peintre. Comment le voir vivant ?
En juillet 1915, il accepte de se laisser filmer par Sacha Guitry pour sa série de portraits : Ceux de chez nous

Ma veste perfecto s'accorde parfaitement à la peinture verte du pont japonais

Dans le salon de Claude Monet qui était un bourreau de travail : "Personne ne saura jamais le mal que je me suis
donné pour arriver à si peu de chose
" (lettre à sa seconde femme Alice en 1901). Le port de mes lunettes en serre-tête
est un clin d'oeil à la vue sérieusement amputée du peintre, suite aux complications de la cataracte, qui eut bien du mal
à achever son oeuvre malgré plusieurs opérations et le port des fameux verres ophtalmiques Zeiss.

mardi 18 juin 2019

Retour à Birkenau, Ginette Kolinka

Le récit

Ginette Kolinka, 94 ans, est la petite dernière d'une famille de juifs communistes et une survivante du camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau. Elle y a tout connu : le matricule tatoué, la nudité en public, le travail forcé dans le froid, l'obéissance ou les coups, la promiscuité, le manque d'hygiène, les morts (son père et son petit frère ont été gazés), la vermine, le typhus, mais surtout la faim ! (une écuelle de café pour cinq femmes le matin, un peu de pain avec une soupe debout le soir, une tranche de saucisson ou une cuillère de confiture de betteraves en guise de supplément hebdomadaire). 

Lorsqu'elle revient en France, elle pèse 26 kilos à 20 ans. Mais elle est heureuse de retrouver ses soeurs à l'Hôtel Lutetia, se marier avec Albert (un prisonnier de guerre), revoir ses amies Marceline Loridan-Ivens et Simone Weil (cette dernière lui a cédé une robe que venait de lui offrir une kapo afin qu'elle retrouve le moral et la dignité). 

Ginette a commencé à parler de l'expérience concentrationnaire après la sortie de La liste de Schindler, le film de Steven Spielberg, en 1993. Depuis, elle raconte son histoire aux élèves de CM2 dans les écoles et accompagne les lycéens dans les camps. Puisse sa parole circuler aussi chez vous, par le biais de ce court et poignant récit, pour interroger vos propres mécanismes de défense en cas de malheur. La plus grande joie (foi) serait de cultiver l'humanisme comme seule religion. 

Citations

➤ La robe offerte par Simone Weil 

"Pourquoi moi ? Je me suis souvent posé la question. Pourquoi ne l'a-t-elle pas offerte à sa mère ou à sa soeur ? Peut-être lui ai-je fait pitié ? J'avais assisté à toute la scène et la kapo ne m'avait pas remarquée. Il faut dire que je n'étais pas belle à voir, avec ma jupe et mon tricot. J'étais seule, dans mon coin, je ne connaissais personne, j'avais envoyé mon père et mon frère se faire tuer. Et Simone me fait cadeau d'une robe. Sans elle, je me serais sans doute laissée ... Perdre le moral, c'est précipiter la mort."

 La faim pour seule obsession 

Ginette est étonnée que les élèves ne lui posent jamais la question de la faim alors que c'était une obsession. Quand elle est transférée à Theresienstadt en Tchécoslovaquie (un camp "modèle", libéré par les russes, décor où  les nazis recevaient la Croix-Rouge pour prouver que les déportés étaient correctement traités), elle est terrassée par la faim dans le train au milieu des mortes :"Tous les jours, il y a des mortes. Certaines filles, plus sentimentales que moi, prennent la peine de les traîner dans un coin, pour les entasser. Moi, j'en ai un, de morte. Ma morte. Elle tombe sur mon épaule, je la redresse, elle retombe, je la relève à nouveau, ah ça, pour m'énerver elle m'énerve ! Mais je la garde, ma morte, je la conserve précieusement, je me dis qu'un jour ils vont bien finir par nous ouvrir, nous donner à manger, quelque chose, n'importe quoi. Et alors, je leur dirai : "Mais non, elle dort ma copine, donnez-moi sa part !" Voilà où j'en suis. Voilà ce que je suis devenue."

Pour ceux qui voudrait entendre la voix de Ginette Kolinka, voici un lien pour écouter l'émission L'Heure Bleue animée par Laure Adler sur France Inter (53 minutes d'entretien) : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-31-mai-2019



Mon chien Jimmy est ici photographié dans sa position préférée lors d'un repos ensoleillé dans le jardin. Voici un parfait pupitre de lecture ! Sa robe luisante supporte à la fois la noirceur du récit et le lumineux espoir de la parole libérée. J'aime à penser que son coeur d'animal gai et joueur bat sous la couverture où sourit Ginette Kolinka.


L'Holocauste selon Anselm Kiefer (artiste contemporain allemand)

Anselm Kiefer, né le 8 mars 1945 à Donauseschingen en Allemagne, est un peintre, sculpteur, et graveur néo-expressionniste. Il étudie le droit, la littérature et la linguistique avant de fréquenter l'Académie des beaux-arts de Dusseldorf. En 1969, il se rend célèbre dans le milieu artistique en se prenant en photo dans l'uniforme de son père (officier dans la Wehrmacht), faisant la salut nazi dans de grandes villes d'Europe. Il entend ainsi réveiller les consciences en affirmant que le nazisme n'est pas mort. En 1993, il vient habiter et travailler en France. En 2009, il rachète les 35.000 m2 d'entrepôts de La Samaritaine, filiale du Bon Marché, situés à Croissy-Beaubourg en Seine-et-Marne. Ces locaux immenses sont à la mesure de ses oeuvres colossales inspirées de la poésie de Paul Ceylan ou encore de la philosophie de Martin Heidegger. Il a le projet fou de créer un musée à ciel ouvert dans un parc de la commune.

Anselm Kiefer n'a pas "vécu" la Seconde Guerre Mondiale mais il a grandi dans les décombres et le climat de lente reconstruction matérielle et psychologique de son pays. La mémoire occupe une place centrale dans son travail, notamment sous la forme du témoignage et de la référence explicite à la Shoah. La toile ci-dessous, saturée de matières, représente des rails de chemins de fer qui se perdent dans l'horizon. Le spectateur peut facilement imaginer les "trains de la mort" emportant des millions de Juifs vers le néant.

Pour en savoir plus sur l'artiste, vous pouvez écouter les émissions suivantes :
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-12
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-22


Chemins de fer, 1986 (220 x 380cm)
Huile, acrylique, émulsion et feuille d'or sur toile, avec bandes de plomb, crampons et rameaux d'olivier