La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mardi 18 juin 2019

Retour à Birkenau, Ginette Kolinka

Le récit

Ginette Kolinka, 94 ans, est la petite dernière d'une famille de juifs communistes et une survivante du camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau. Elle y a tout connu : le matricule tatoué, la nudité en public, le travail forcé dans le froid, l'obéissance ou les coups, la promiscuité, le manque d'hygiène, les morts (son père et son petit frère ont été gazés), la vermine, le typhus, mais surtout la faim ! (une écuelle de café pour cinq femmes le matin, un peu de pain avec une soupe debout le soir, une tranche de saucisson ou une cuillère de confiture de betteraves en guise de supplément hebdomadaire). 

Lorsqu'elle revient en France, elle pèse 26 kilos à 20 ans. Mais elle est heureuse de retrouver ses soeurs à l'Hôtel Lutetia, se marier avec Albert (un prisonnier de guerre), revoir ses amies Marceline Loridan-Ivens et Simone Weil (cette dernière lui a cédé une robe que venait de lui offrir une kapo afin qu'elle retrouve le moral et la dignité). 

Ginette a commencé à parler de l'expérience concentrationnaire après la sortie de La liste de Schindler, le film de Steven Spielberg, en 1993. Depuis, elle raconte son histoire aux élèves de CM2 dans les écoles et accompagne les lycéens dans les camps. Puisse sa parole circuler aussi chez vous, par le biais de ce court et poignant récit, pour interroger vos propres mécanismes de défense en cas de malheur. La plus grande joie (foi) serait de cultiver l'humanisme comme seule religion. 

Citations

➤ La robe offerte par Simone Weil 

"Pourquoi moi ? Je me suis souvent posé la question. Pourquoi ne l'a-t-elle pas offerte à sa mère ou à sa soeur ? Peut-être lui ai-je fait pitié ? J'avais assisté à toute la scène et la kapo ne m'avait pas remarquée. Il faut dire que je n'étais pas belle à voir, avec ma jupe et mon tricot. J'étais seule, dans mon coin, je ne connaissais personne, j'avais envoyé mon père et mon frère se faire tuer. Et Simone me fait cadeau d'une robe. Sans elle, je me serais sans doute laissée ... Perdre le moral, c'est précipiter la mort."

 La faim pour seule obsession 

Ginette est étonnée que les élèves ne lui posent jamais la question de la faim alors que c'était une obsession. Quand elle est transférée à Theresienstadt en Tchécoslovaquie (un camp "modèle", libéré par les russes, décor où  les nazis recevaient la Croix-Rouge pour prouver que les déportés étaient correctement traités), elle est terrassée par la faim dans le train au milieu des mortes :"Tous les jours, il y a des mortes. Certaines filles, plus sentimentales que moi, prennent la peine de les traîner dans un coin, pour les entasser. Moi, j'en ai un, de morte. Ma morte. Elle tombe sur mon épaule, je la redresse, elle retombe, je la relève à nouveau, ah ça, pour m'énerver elle m'énerve ! Mais je la garde, ma morte, je la conserve précieusement, je me dis qu'un jour ils vont bien finir par nous ouvrir, nous donner à manger, quelque chose, n'importe quoi. Et alors, je leur dirai : "Mais non, elle dort ma copine, donnez-moi sa part !" Voilà où j'en suis. Voilà ce que je suis devenue."

Pour ceux qui voudrait entendre la voix de Ginette Kolinka, voici un lien pour écouter l'émission L'Heure Bleue animée par Laure Adler sur France Inter (53 minutes d'entretien) : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-31-mai-2019



Mon chien Jimmy est ici photographié dans sa position préférée lors d'un repos ensoleillé dans le jardin. Voici un parfait pupitre de lecture ! Sa robe luisante supporte à la fois la noirceur du récit et le lumineux espoir de la parole libérée. J'aime à penser que son coeur d'animal gai et joueur bat sous la couverture où sourit Ginette Kolinka.


L'Holocauste selon Anselm Kiefer (artiste contemporain allemand)

Anselm Kiefer, né le 8 mars 1945 à Donauseschingen en Allemagne, est un peintre, sculpteur, et graveur néo-expressionniste. Il étudie le droit, la littérature et la linguistique avant de fréquenter l'Académie des beaux-arts de Dusseldorf. En 1969, il se rend célèbre dans le milieu artistique en se prenant en photo dans l'uniforme de son père (officier dans la Wehrmacht), faisant la salut nazi dans de grandes villes d'Europe. Il entend ainsi réveiller les consciences en affirmant que le nazisme n'est pas mort. En 1993, il vient habiter et travailler en France. En 2009, il rachète les 35.000 m2 d'entrepôts de La Samaritaine, filiale du Bon Marché, situés à Croissy-Beaubourg en Seine-et-Marne. Ces locaux immenses sont à la mesure de ses oeuvres colossales inspirées de la poésie de Paul Ceylan ou encore de la philosophie de Martin Heidegger. Il a le projet fou de créer un musée à ciel ouvert dans un parc de la commune.

Anselm Kiefer n'a pas "vécu" la Seconde Guerre Mondiale mais il a grandi dans les décombres et le climat de lente reconstruction matérielle et psychologique de son pays. La mémoire occupe une place centrale dans son travail, notamment sous la forme du témoignage et de la référence explicite à la Shoah. La toile ci-dessous, saturée de matières, représente des rails de chemins de fer qui se perdent dans l'horizon. Le spectateur peut facilement imaginer les "trains de la mort" emportant des millions de Juifs vers le néant.

Pour en savoir plus sur l'artiste, vous pouvez écouter les émissions suivantes :
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-12
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/anselm-kiefer-22


Chemins de fer, 1986 (220 x 380cm)
Huile, acrylique, émulsion et feuille d'or sur toile, avec bandes de plomb, crampons et rameaux d'olivier

lundi 27 mai 2019

Elevation, Stephen King

Dans la petite ville de Castle Rock, Scott Carey, récemment divorcé, est atteint d'une étrange maladie. Avec ou sans vêtement, sa balance affiche le même chiffre, et chaque jour son poids diminue dangereusement. Il est également doté d'un pouvoir exceptionnel (faire "léviter" les personnes touchées) qui lui permet de sauver à la fois l'honneur et le restaurant en péril de ses amies voisines (Missy et Deirdre), un couple de femmes mariées, victimes du mépris des habitants envers les lesbiennes.

C'est en effet grâce à son intervention lors de la course à pieds annuelle de la ville - il aide Deirdre à franchir la ligne d'arrivée - que de nouveaux clients affluent au restaurant, curieux de connaître la grande gagnante. Une publicité inespérée mais le début de la fin pour le héros.


Interprétations

Que dit en substance Stephen King, le maître des récits fantastiques et d'épouvante, dans ce court roman inédit d'à peine cent cinquante pages écrit en 2018 ?

➤ Le dépassement de soi

L'auteur interroge tout d'abord, à travers le personnage de Scott, les clichés machistes véhiculés par l'homme ordinaire américain. Ce procédé lui permet d'accompagner son anti-héros vers une première élévation : le dépassement de soi. Lorsque Scott participe à la course, il a le sentiment d'aller au-delà de ses limites et d'être aussi léger que l'air (une expérience quasi-mystique). Une fois cette étape franchie, il est débarrassé de son égo et prêt à s'ouvrir aux autres. Il se lie alors d'amitié avec Missy et Deirdre.

Scott évolue ensuite vers une meilleure connaissance de la femme en tant qu'amie. Celle-ci n'est plus uniquement le miroir de son propre désir - autrement dut un sujet passif - mais un être complexe. Il gagne donc en profondeur (en épaisseur, pourrions-nous même en sourire !) et entrevoit les raisons pour lesquelles son épouse l'a quitté (était-il assez attentif, communiquant, aimant envers sa femme ?).

➤ L'élévation spirituelle : l'Ascension*

La seconde élévation correspond à l'envol symbolique de Scott en direction de l'au-delà. Il refuse de vivre avec son handicap (il est contraint de s'attacher à un fauteuil roulant pour maîtriser son apesanteur) et demande à ses amis proches de l'aider à partir dignement. C'est ainsi qu'il choisit de disparaître tel un ballon dans le ciel en allumant  un feu d'artifice.

* La fête de l'Ascension célèbre la montée de Jésus vers Dieu, son Père. Mort et ressuscité, il quitte ses disciples tout en continuant d'être présent auprès d'eux, mais différemment. Il promet de leur envoyer une force, celle de l'Esprit-Saint. 

➤ La morale de l'histoire ?

La troisième élévation pourrait être celle du lecteur s'il venait à s'interroger, par le truchement de l'identification aux personnages, sur le sens de sa propre vie. Et si nous faisions à notre tour le deuil de notre égo, de quelle manière pourrions nous être utiles aux autres avant de mourir ? Serions nous capables d'actes généreux ?

➤ Féminisme

J'ai perçu, dans ce roman, le féminisme de Stephen Kong dont j'ai récemment lu l'autobiographie : Ecriture, mémoire d'un métier. Il y raconte notamment son admiration pour sa mère, abandonnée par son mari criblé de dettes, indépendante, drôle et "légèrement cinglée". Elle l'a encouragé très tôt à créer des histoires en lui offrant, à onze ans, une machine à écrire Royal pour Noël. L'auteur n'apprécie pas l'arrogance des hommes envers les femmes, c'est sans doute la raison pour laquelle il surnomme la course à pieds "le trot des dindes" : un clin d'oeil moqueur à l'insulte classique adressée par les indélicats aux dames en surpoids ou jugée "imbéciles". Deirdre est justement tout le contraire d'une dinde : elle est dynamique, futée et pleine de répondant. Ce roman peut également être compris comme une farce sur la course universelle à la minceur qui peut finir très mal ...

De l'écrit à l'image

La dernière scène du roman (soit l'envol dans les airs) - paradoxalement aussi joyeuse que teintée de tristesse - m'a fait penser à deux films d'animation américains très réussis. 

Le premier est Là-haut produit par les studios Pixar en 2009. Il raconte l'histoire du veuf octogénaire Carl Fredricksen qui, grâce à des ballons gonflés à l'hélium, envole sa maison vers l'Amérique du Sud pour accomplir une promesse qu'il avait faite à sa femme décédée.

Le second long métrage est Kung Fu Panda réalisé par les studios DreamWorks en 2008. Le héros est un panda fan d'arts martiaux, faible, obèse et maladroit. Il rêve, en dépit de sa carrure, de devenir un incroyable combattant. Il s'attache à une chaise avec des feux d'artifice pour atterrir dans le palais où se trouve le grand maître Oogway qui a formé ses idoles : les Cinq Cyclones (Tigresse, Grue, Singe, Mante et Vipère).

Le film d'animation Là-haut

Le film d'animation Kung Fu Panda