La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mardi 18 février 2014

Féroces, Robert Goolrick

Robert Goolrick a été déshérité par ses parents suite à la publication de Féroces
Pour en savoir plus sur l'auteur : http://robertgoolrick.com

"L'encre, cette noirceur d'où sort une lumière", Victor Hugo.

Les parents terribles, un couple happé par les mondanités

Famille américaine modèle
(publicité des années 1950)
A travers ce premier ouvrage, Robert Goolrick raconte ses souvenirs de jeunesse dans l'Amérique des années 1950. Il dévoile en particulier le désastre de sa relation avec ses parents, un couple apparemment parfait, dont on s'arrache la compagnie parmi les soirées de cocktail les plus prestigieuses de la banlieue chic de Virginie. Monsieur et Madame Goolrick sont beaux, minces, charmants, généreux, intelligents et drôles. Cependant, en privé, ils sombrent peu à peu dans l'alcool, la violence, la folie et l'aigreur. Ils cessent de s'habiller et d'entretenir leur maison envahie par la crasse et les rats. Le père enchaîne les verres de bourbon devant la télévision tandis que la mère, autrefois jolie, élégante et spirituelle, tente d'oublier le chagrin d'une vie qu'elle déteste : "Elle était toujours malheureuse, et rien ne pouvait l'apaiser. Quels que soient l'amour, la tendresse ou les cadeaux somptueux qu'elle recevait. Même obtenir des choses dont elle avait toujours rêvé, comme la maison dans laquelle elle vivait, n'y changeait rien". Lors d'un jeu entre amis consistant à désigner le personnage littéraire auquel chacun s'identifie, Madame Goolrick ose même avouer une ressemblance avec Lady Brett Ashley, l'héroïne du roman Le Soleil se lève aussi d'Ernest Hemingway, car c'est une femme magnétique, frivole, infidèle et désorientée qui pousse les hommes pleins de désir à la fureur et au désespoir : "Je crois à la manière dont elle a vécu. On ruine sa propre vie puis, très délicatement, on ruine la vie de ceux qui nous entourent".

L'alcoolisme, un héritage maudit

À 31 ans, Robert travaille pour une agence de publicités. Il se débat avec l'alcoolisme (un litre de gin par jour accompagné parfois de cocaïne), la dépression (un séjour en hôpital psychiatrique), les tentatives de suicide (il s'ouvre plusieurs fois les veines), les amours chaotiques (il aime simultanément une femme aux mains sublimes et un homme marié) et l'automutilation (il se taillade régulièrement les bras avec une lame de rasoir) : "Le sang était d'un rouge riche (...) comme le rouge à lèvres sombre et laqué d'une belle femme. Dans la lumière, il miroitait. J'étais amoureux de mon sang". Il exprime en toute transparence son insurmontable difficulté de vivre malgré les fortes doses de médicaments et d'anxiolytiques prescrites pour alléger ses souffrances : "Je voulais mourir depuis que j'avais douze ans. Je ne me sentais pas en sécurité. Je ne me sentais pas appelé à durer. Ma vie était une fiction que j'avais créée, comme un extraterrestre qui débarquait sur la Terre pour essayer de se faire passer pour humain. L'affection de mes amis ne signifiait rien pour moi, puisqu'elle s'adressait, telle qu'ils la convenaient, à quelqu'un qui n'existait pas. Il n'y avait personne à l'autre bout".

L'inceste, un secret bien gardé

Une cinquantaine de pages avant la fin du livre, Robert détaille abruptement le viol commis par son père, sous les yeux de sa mère, lorsqu'il était couché entre ses parents dans le lit conjugal (sa chambre avait été cédée aux invités de la famille) : "La nuit du 6 septembre 1952, je me suis réveillé dans la pénombre éclairée par le clair de lune, dans une chaleur étouffante, et je me suis rendu compte que mon père était en train de me baiser. C'était un mois et deux jours après mon quatrième anniversaire". Tout à coup, le lecteur comprend ce qui a déclenché un tel mal-être chez l'auteur et combien sa parole d'enfant a été niée : tous savaient, y compris la grand-mère, et ont gardé le silence pour s'enfermer à jamais dans le secret de l'inceste. Robert explique enfin comment il a survécu à ce traumatisme, à la fatigue d'être soi (il se trouve laid, maigre, maladroit et sans intérêt), à l'impossibilité d'aimer ou d'être aimé qui  lui a fait renoncer à toute forme de sensualité : "Au milieu de toute cette confusion, dans l'instant où tout a commencé, il y a la sensualité, le désir, et même la volonté de me faire mal, plus tard, des années plus tard, car c'était la seule expérience sensuelle possible puisque je ne supportais plus l'idée même qu'un autre être humain me touche avec amour ou affection, or la mutilation était une forme d'auto-affection". 

L'écriture, une libération

Bien qu'il existe déjà beaucoup de témoignages d'auteurs américains sur l'alcool et la dépression (La Fêlure de Francis Scott Fitzgerald, une nouvelle écrite en 1936, et Face aux ténèbres de William Styron publié en 1990), celui de Robert Goolrick, totalement dépourvu de pathos, est extrêmement touchant car l'écrivain réussit à faire de son combat intime un projet artistique qui surmonte les risques du narcissisme. Il démontre qu'il n'a pas gâché sa vie mais qu'au contraire la sienne a été gâchée par l'intrusion du corps "étranger" de son père. Il ose briser la loi du silence - ce qui lui coûte l'héritage de sa famille - pour se faire justice et dissuader tout homme qui tiendrait ce livre entre ses mains d'abuser d'un enfant. 

J'encourage sincèrement toute personne victime d'addiction à lire ce roman puis tester les vertus libératoires du langage en substituant le manque par l'écriture (aucune nécessité de se sevrer ensuite de cette drogue douce mais puissante qu'est la littérature!). J'ai moi-même utilisé ce remède pour vaincre l'anorexie. En effet, tel un boxeur qui valse entre les cordes du ring, j'ai lutté avec les mots de la maladie, esquivé les coups du sort, fait cracher un sang d'encre au mutisme, envoyé au tapis l'ennemi en moi. Il m'en a fallu du temps pour mettre KO mon chaos et devenir un peu plus féroce …

Hope filter, huile sur toile, Flavia Pitis (2011)
Jeune artiste-peintre roumaine
Il nous faut tous, un jour ou l'autre, regarder le passé en face

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