La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mercredi 8 avril 2015

Bad Girl, Nancy Huston

"Nous nous trouvons d'abord, disent les psychologues, dans les yeux de la mère. ET si la mère regarde ailleurs, et bien, l'enfant fera de son mieux pour être Ailleurs."

Nancy Huston, née en 1953 à Calgary au Canada, est romancière, essayiste et musicienne (elle joue du piano, de la flûte et du clavecin). Elle grandit sans sa mère qui claque la porte du foyer familial et part refaire sa vie ailleurs alors que la petite fille n'a que six ans. Elle passe son adolescence sur la côte Est des Etats-Unis puis vient à Paris en 1973 pour une année d'études. Elle décide de s'y installer et adopte le français comme langue d'écriture : "Un enfant qui pense que sa mère a voulu le tuer peut quitter son pays et sa langue pour comprendre enfin pourquoi il mérite la mort."

Dans cette autobiographie "intra-utérine" à l'architecture complexe, Nancy Huston choisit de tutoyer le foetus qu'elle fut, rebaptisé Dorrit, afin de lui raconter sa vie : la mésentente de ses parents (un jeune couple protestant de la classe moyenne), le trauma de l'abandon (sa mère est partie en laissant trois enfants en bas âge) ainsi que le réconfort de la musique et de la littérature. Tout au long du livre, l'auteur convoque quelques écrivains (Samuel Beckett, Romain Gary, Virginia Woolf, Anaïs Nin, Annie Ernaux) et artistes (Camille Claudel, Louise Bourgeois, Ann Truitt) qui l'ont aidée à panser une douleur toujours à vif dont elle se sert pour fertiliser la terre de ses romans. Elevée sur des sables mouvants, les mots s'imposent très tôt à elle comme l'unique recours pour infléchir le cours des évènements et gouverner seule à bord de ses propres livres. C'est ainsi que l'on peut choisir de traduire "bad girl" par "femme libre" en envisageant ce récit sous l'angle du féminisme, bien que le titre contienne d'emblée toute l'ambiguité des sentiments qui lient une "mauvaise mère", ambitieuse et assoiffée de diplômes, à sa "vilaine fille", enfant non désirée souffrant de manque d'attention. Je vous encourage à plonger dans cet ouvrage généreux qui interroge la maternité avec des mots qui vont droit au coeur.

Samuel Beckett (1906-1989) est un écrivain, poète et dramaturge irlandais d'expression française, anglaise et aussi allemande, Prix Nobel de littérature en 1969. Sa pièce de théâtre la plus célèbre est En attendant Godot, chef d'oeuvre de l'absurde. Son oeuvre est austère et minimaliste, ce qui est généralement interprété comme l'expression d'un profond pessimisme face à la condition humaine. Il est l'une des voix qui comptent beaucoup pour Nancy Huston qui le cite à de nombreuses reprises dans son ouvrage.

Ici photographié par John Haynes en 1973, il déclarait : "Je n'aurais pu traverser cet affreux et lamentable gâchis qu'est la vie sans laisser une tache sur le silence".


L'explosion du couple parental / Le trauma de l'abandon

La mère de Dorrit, Alison, est une belle jeune-fille dont la famille, d'origine allemande, a immigré dans l'Ouest Canadien (les femmes, toutes à moitié folles, ne supportaient pas la solitude des fermes du Manitoba ainsi que les paysages plats et recouverts de neige). Diplômée de l'université de Chicago, elle est en avance sur son temps et refuse d'être réduite à la condition unique de mère. Elle veut vivre pleinement, apprendre, lire, admirer. Elle est cependant mariée à Kenneth, le fils d'un pasteur méthodiste d'origine irlandaise, un brillant universitaire mais un homme passéiste atteint de dépression chronique. A 28 ans, Alison obtient une bourse pour entreprendre sa thèse de doctorat en science politique. Elle néglige alors ses enfants au profit de ses études. Pendant ce temps, Kenneth, devenu enseignant, entretient une relation avec Alice, une femme plus conforme à ce qu'il attend d'une épouse. Submergé par le ressentiment envers sa femme (sa propre mère l'abandonnait pour aller au travail*1), il décide de la bannir en lui laissant un "accès raisonnable" aux enfants (la garde lui est confiée en dépit d'un jugement de divorce pour adultère). Il lui adresse le mot suivant : "Me voilà enfin débarrassé de toi, MERE !". Nancy Huston commente ainsi ce geste : "Il n'a pas oublié les absences de sa propre mère pendant son adolescence. Finalement, les deux femmes ont fauté de façon assez comparable : en refusant de se contenter de leur rôle de mère, elles ont rendu leurs enfants malheureux. Voilà pourquoi il a décidé de les confondre sous un même vocable ... et de bannir l'une d'elles, celle qui partage son lit".

A l'été 1959, Kenneth, Alison et Alice organisent un pique-nique avec les enfants pour leur expliquer la situation : "Quatre-vingt-dix pour cent de ton oeuvre littéraire est contenue dans ce seul après-midi, un peu comme l'énergie nucléaire est compressée dans une bombe atomique. S'en suivra une longue, lente, et silencieuse explosion de mots, avec d'infinies retombées radioactives". Nancy Huston est alors âgée de six ans. Elle contracte les oreillons, s'invente un groupe d'amis invisibles et commence à s'imposer une dictature intérieure*2. Elle trouve le salut dans la musique (elle étudie le piano) et la lecture qui l'accompagne partout, jour et nuit, y compris aux toilettes : "L'apprentissage de la lecture te sauvera. le flot de voix ne s'interrompra plus (...) Tu t'accrocheras au son des voix humaines comme à une drogue (...) Jusqu'à ta mort, des personnages jacasseront dans ta tête".

*1 : Le modeste salaire du pasteur ne suffisait pas à nourrier ses enfants. La mère, alors femme au foyer lors de la crise économique des années 1930, est contrainte de travailler comme professeur d'anglais dans un lycée situé à deux heures de train (elle part le lundi matin et ne rentre que le vendredi soir).

*2 : Jamais je ne t'ai promis un jardin de roses, écrit en 1964 par Hannah Green, a changé la vie de Nancy Huston (ce fut une révélation pour sa future carrière d'écrivain). Il raconte l'histoire de Deborah Blake, une jeune-fille de 16 ans, atteinte d'une forme de schizophrénie, qui passe une grande partie de sa vie d'adolescente dans une sorte de rêve éveillé où elle s'imagine vivre dans un royaume fantastique assez délirant et étrange. Après une tentative de suicide, Deborah est hospitalisée dans un établissement psychiatrique, mais les malades et l'environnement hostile de l'endroit menacent de la déstabiliser encore davantage et d'accentuer son délire. C'est alors que le Docteur Fried, une femme psychiatre va s'intéresser à son cas et l'aider à s'en sortir.

L'écriture et la relation au père

A dix-sept ans, Kenneth fait une chute de cinq mètres sur le pont High Level en tombant des rails du tramway (secret éventé par la tante de Nancy Huston aux obsèques de son père). A t'il tenté de se suicider ? Il éprouvera toute sa vie des migraines, des problèmes de sinus et une confusion mentale (la médecine n'a pas su détecter de possibles lésions cérébrales). Il a du mal à prévoir l'avenir, est sujet à de violents accès de colère et raconte des blagues grivoises dans des situations inappropriées. Sa carrière est ponctuée d'échecs et de difficultés financières (Dorrit enchaîne les petits emplois de treize à dix-neuf ans et lui verse la moitié de son salaire pour l'aider à payer le loyer familial dans le Bronx : il a six enfants dont il est merveilleusement proche).

Le sous-titre "Classes de littérature" renvoie à une réflexion précise menée par l'auteur sur ses années de jeunesse en tant que source inépuisable d'inspiration. Elle analyse les raisons qui l'ont poussée à quitter sa patrie (en partie pour fuir le cerveau paternel "perturbé et perturbant"), adopter la famille comme thème de prédilection, s'identifier au peuple juif persécuté (il l'a aidé "à oublier le projet de ta destruction à toi", elle passe deux ans au sein d'une famille juive à New York et quinze ans dans le pletzl juif au coeur de Paris) et s'attacher aux choses un peu cassées : "Toujours, toute ta vie, jusqu'à l'orée de la vieillesse, tu t'identifieras aux choses tordues, ébréchées, de guingois, un peu cassées comme toi. Si tu achètes aux puces tes meubles et tes habits, c'est moins pour faire des économies que parce que tu as pitié des objets rejetés, venus y échouer. Les arbres qui réussissent à pousser autour de grillages métalliques te fendent le coeur. Privée, comme Romain Gary, de tout sentiment de sécurité à l'endroit de l'amour maternel, comme lui tu ne sauras t'aimer qu'à travers les autres, de préférence souffrants".

Nancy Huston évoque toujours l'écriture comme une activité rigoureuse sur une surface nue (son bureau est parfaitement rangé, seules les feuilles s'empilent). Elle exige qu'on lui octroie solitude, silence, papier et concentration en toutes situations pour relire, retravailler, corriger, améliorer et élaguer ses textes. Elle a le sentiment de narguer ainsi les démons de son père (il mettait en avant le savoir, la culture et la discussion) et de "repriser et réparer, mot après mot, les déchirures de son esprit" : "Tu seras impressionnée par cette preuve palpable de la confusion mentale dont Kenneth s'était toujours plaint. Plus impressionnée encore par le fait que, malgré tout, cet homme ait réussi à fonctionner dans le quotidien. Il suivait les actualités politiques et les saisons de baseball, se tenait au courant des activités de ses enfants, lisait des histoires à ses petits-enfants ... Quel effort insensé il avait dû déployer en permanence pour donner le change, cacher ses craintes, garder un air à peu près normal aux yeux du monde!."
Petite pianiste en robe bleue, Henri Matisse (1924)

Ci-dessus, Matisse peint sa fille aîné, Marguerite, assise au piano devant une partition de Haydn en 1917 à Issy-les-Moulineaux. Au cours des neuf ans de mariage de ses parents (1950-1959), Nancy Huston connait une enfance chaotique, faite de disputes, de brisures et de dix-huit déménagements ! Elle insiste sur le bonheur d'entendre de la musique et de pratiquer le piano qui est sa première classe de littérature, peut-être la plus importante : "D'abord parce que tu y acquerras le goût du travail minutieux, patient, maniaque. Le plaisir de "changer le monde" en décortiquant, lissant, répétant, reprenant, vingt fois, cent fois, une phrase ... Mais surtout parce qu'en interprétant les morceaux de musique classique, tu apprendras à exprimer tes propres émotions à travers celles des autres. Défoulement fabuleux !."

Une femme à la mère : représentations de la maternité et de l'avortement 

Inspirée par les trois volumes du Daybook (Livres des jours, Penguin) de l'artiste-sculpteur américaine Anne Truitt, Nancy Huston entreprend de faire parler Dorrit, le foetus dans le ventre de sa propre mère : "S'accrocher est l'essence et la somme de ton être (...) Se faire avorter ce n'est pas ton problème. Ton problème c'est être, toi, en vie grâce à un avortement raté". Elle constate qu'en Occident les représentations de l'avortement (hormis, dans l'iconographie chrétienne, les punitions prévues pour les mères infanticides) sont à peu près inexistantes. Elle cite d'ailleurs la romancière Annie Ernaux qui réalise le même constat dans L'Evènement (récit de son avortement à 23 ans en 1963) : "Je ne crois pas qu'il existe un Atelier de la faiseuse d'anges dans aucun musée du monde". 

En partant de cette quasi absence de représentation, j'ai recherché des oeuvres significatives parmi le travail des artistes qui se sont attachés à ce thème. 

Miscarriage 1, Magda Wolna 

Miscarriage 2, Magda Wolna (ces deux illustrations sont parues dans 
le magazine féminin polonais Wysokie Obcasy en octobre 2006)


Ci dessous : Au Japon, lmizuko kuyo ou "cérémonie à la mémoire du foetus" est destinée aux femmes qui ont eu une fausse couche, un avortement ou une mortinaissance. Les foetus s'appellent mizuko, les enfants de l'eau. Leur protecteur est Jizô représente comme un simple moine bouddhiste.

Statues de Jizô au Temple Zojo-ji de Tokyo

Camille Claudel
Sculptrice et artiste peintre française (1864-1943)

Derrière le bronze L'implorante, oeuvre exposée pour la première fois au Salon de 1894, se cacherait un autoportait de Camille Claudel suppliant son amour de ne pas la quitter. Elle était la collaboratrice et maîtresse du sculpteur Auguste Rodin qui, malgré leur amour passionné, ne pouvait se résoudre à quitter sa compagne de toujours, Rose Beuret.

Nancy Huston établit un parallèle entre l'avortement de Camille et la destruction de son travail : "Et quand plus tard, Camille s'acharnera contre ses propres sculptures, quand elle frappera, fracassera, détruira la beauté de son travail, effectuant ce qu'elle-même qualifiera de "sacrifice humain", pulvérisant les corps qu'a engendré son imaginair tout comme elle a pulvérisé le petit corps venu se nicher en son sein, Auguste la délaissera. Ne lèvera pas le petit doigt pour empêcher ou pour raccourcir son internement."

L'implorante, bronze de Camille Claudel (vers 1910)

Louise Bourgeois
Sulptrice et plasticienne française naturalisée américaine (1911-2010)

L'oeuvre de Louise Bourgeois représente une relation d'interdépendance dans l'engendrement. Le cordon du bébé est directement rattaché à l'ombilic de sa mère. L'enfant semble nourrir la mère-artiste qui, elle, est existentiellement rattachée à la vie qu'elle a donnée : le circuit de la vie et de la mort semble ainsi évoluer dans un système en spirale quasi autarcique. Le thème de la maternité traverse l'oeuvre de Louise Bourgeois de façon explicite sous de multiples aspects jusqu'à devenir un motif obsessionnel à la fin de sa vie. Toutes les étapes y figurent : la fécondité et la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, la dépression post-partum, le rôle de la mère (bonne ou mauvaise) jusqu'à la relation mère-fille.
Do not abandon me, Louise Bourgeois (1999)
Tissus rose et fil, collection Ursula Hauser, Suisse


Paula Rego
Artiste plasticienne portugaise (née à Lisbonne en 1935)

Nancy Huston aime beaucoup l'artiste portugaise Paula Rego qui a réalisé une série de peintures consacrées à la question de l'avortement (le Portugal votera contre le projet de loi légalisant l'avortement). On y voit des femmes seules dont le corps est crispé de douleur. Elles ont le visage grave et déterminé, les mâchoires serrées, les habits en désordre. Elles sont tantôt assises sur un seau, allongées sur un lit, les jambes posées sur deux chaises ou un fauteuil, en position d'accouchement sans accoucher.  Il y a parfois des outils ou des linges ensanglantés sur le sol. 

Untitled n°2 et Untitled n°5, pastels de Paula Rego (1998)

Untitled n°1 et Untitled n°3, pastels de Paula Rego (1998)

Abortion, triptyque de Paula Rego (1998)

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Exposition des oeuvres de Paula Rego 
Galerie Sophie Scheidecker 
14 rue des Minimes - 75003 Paris
29 janvier au 4 avril 2015


La galerie se situe dans une très belle cour pavée 

Je regrette de ne pas m'être rendue plus tôt à la galerie car j'aurais souhaité encourager un maximum d'amis et de lecteurs à venir admirer le saisissant travail de Paula Rego. Cette artiste portugaise, née en 1935, fréquente la St. Julian's School à Carcavelos près de Lisbonne puis l'école Slade School of Fine Art à Londres (elle y devient professeur en 1983). Elle est membre associée à la National Gallery de Londres depuis 1990. Son oeuvre est encore peu connue en France malgré un grand succès en Angleterre, en Amérique et dans son pays natal.

J'ai pu voir des gravures à l'eau forte, des pastels, des fusains ainsi que des gouaches qui représentaient une multitude d'animaux, des personnages grotesques portant notamment des bottes de carottes entre les mains, des femmes évoluant parmi les insectes ou d'autres refusant d'accueillir un bébé. Son travail mêlant férocité et compassion est à la fois magnifique et effrayant, tantôt inspiré par les caricatures de Daumier tantôt truffé de références littéraires (passion pour les contes de fées, Alice au pays des merveilles, Jane Eyre de Charlotte Brontë et le naturaliste portugais Eça de Queiros).

Je suis longtemps restée devant les esquisses préalables aux toiles sur l'avortement dont parle Nancy Huston dans Bad Girl. J'ai aimé la beauté du dessin qui rend perceptible la douleur muette de ces femmes face à un double abandon. Elles font le deuil de la maternité et sont à leur tour totalement laissées pour compte. Elles témoignent plus généralement de la souffrance du corps féminin condamné à subir en silence la violence de perpétuelles modifications hormonales (prise de poids, dérèglements, menstruations, ménopause, ...).

Study for abortion I, 1999

Study for abortion II, 1999

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Un de mes poèmes sur l'abandon

Bouleversée par le thème de l'abandon qui entre en résonance avec mes peurs d'enfant, j'ai écrit l'année dernière un poème inspiré par le tableau "Nu pleurant" d'Edvard Munch :

http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/03/labandon.html

jeudi 19 février 2015

Nous sommes tous des exceptions, Ahmed Dramé

"Apparemment, je suis un cas d'école. Un genre de miracle : un jeune Noir qui a grandi dans les cités du Val-de-Marne, mais qui devient acteur, scénariste et auteur. Dont l'histoire se raconte en film, dans Les Héritiers, et en livre, dans l'ouvrage que vous tenez entre les mains. Même moi, ça me surprend, je ne m'attendais pas à ce que ma vie ait le privilège d'être hors normes".

Ahmed Dramé, jeune-homme de 22 ans, ancien élève d'une classe difficile du lycée Léon Blum à Créteil, nous livre un témoignage plein d'espoir grâce à sa rencontre avec une professeur d'histoire, passionnée par son métier, et d'anciens déportés des camps de concentration. A travers son récit, il combat un à un les clichés sur la banlieue ainsi que le défaitisme et l'auto-dénigrement dont souffrent un grand nombre de jeunes en échec scolaire. Comment ne pas sombrer dans la violence, souvent initiée par la misère intellectuelle et le manque de perspectives d'avenir, lorsqu'on est de surcroît convaincu de sa propre nullité jusqu'à nier l'autre dans son altérité ? Je conseille à tous les étudiants, professeurs, artistes, amoureux de la langue française et autres philanthropes de participer à l'expérience collective proposée dans ce livre dont le véritable sujet - un voyage au coeur du respect - représente une puissante victoire sur l'antisémitisme et le racisme actuels : "J'appartiens tout autant à l'Histoire , celle de l'Homme, et, à ce titre, je suis les autres. Et nous sommes tous des exceptions."



En 2009, Ahmed Dramé remporte avec sa classe de seconde du lycée Léon Blum de Créteil le Concours national de la Résistance et de la déportation sur le thème "Les enfants et les adolescents dans  le système concentrationnaire nazi".


Une mère aimante et courageuse

Ahmed commence tout d'abord par rendre hommage au courage de sa mère qui élève seule ses enfants (il a deux soeurs) et part travailler au milieu de la nuit (puis à nouveau en fin d'après-midi). En cas de bêtises, elle ne les punit pas mais leur raconte simplement sa triste histoire : les difficultés au Mali, l'exil et l'âpreté de l'hiver en France, la mendicité, la galère pour être embauchée, les sacrifices, le mal de dos où vient se loger sa peine : "Son épuisement me fait mal, je reconnais dans cette pression sur mon coeur la culpabilité. Maman paie tous les jours en liasses de douleurs pour nous, mes soeurs et moi."

Fuir la délinquance

Ahmed admire Bakary, son demi-frère aîné, qui habite chez son père à Champigny sur Marne. Bakary est animateur en centre de loisirs, souriant, affable, serviable et respecté par les jeunes. C'est un modèle dont on tolère l'autorité de peur de le décevoir. Il sombre pourtant dans la délinquance avant d'être incarcéré pour trafic de drogue. Les lettres qu'il adresse de prison à Ahmed pour le dissuader de suivre le même chemin que lui l'affectent énormément. Le jeune garçon s'accroche aux parties de football du samedi et affectionne tout particulièrement l'acteur noir américain Denzel Washington, sorte de figure tutélaire charismatique qu'il cherche à imiter. Il intervient dès qu'il est témoin d'une injustice en classe ou dans sa cité. L'impuissance des faibles soumis au pouvoir arbitraire des forts le dégoûte.



Les Choux de Créteil sont un grand ensemble signé par Gérard Grandval à Créteil de 1969 à 1974 (10 tours rondes de 15 étages, la forme semblable à un chou-fleur en raison des balcons donne son surnom à ce quartier). 

"J'admire les urbanistes de ces années-là pour avoir imaginé recomposer la convivialité des villages dans du béton à multiples étages (...) pour s'être convaincus que les cités seraient assez radieuses, créeraient du lien, mélangeraient dans des odeurs de patchouli sur fond de papiers peints à grosses fleurs, toutes les couleurs, et que la classe moyenne qui les peupleraient s'élèverait, à la vue des barres d'immeubles, vers le ciel de la société. A la place des utopies, ils ont construits des villes enclavées aux murs difficiles à escalader. Ils nous ont posé des défis supplémentaires à relever."


Une prof passionnée

Ahmed est un élève travailleur et discret qui évite "les embrouilles" (ne rien dire impose le respect chez les autres). Cependant, malgré son sérieux, il est déclaré par les professeurs "inapte à la seconde générale". Son dossier est refusé en faveur de celui d'un élève blanc pourtant absent la moitié de l'année scolaire et titulaire d'une plus faible moyenne générale. Sa mère refuse une telle discrimination et réclame une entrevue avec le personnel enseignant pour que son fils intègre la seconde "histoire des arts" au lycée Léon-Blum. C'est cette classe d'élèves agités et odieux, désabusés, en manque de curiosité intellectuelle qu'Anne Anglès, professeur d'histoire-géographie, s'obstine à vouloir tirer vers le haut. C'est une femme forte, sévère et respectée car elle croit en ses élèves : "Son exigence avec nous, son autorité nous parvenaient comme des marques de respect. Elle réagissait, espérait toujours là où tous avaient démissionné. Elle avait littéralement "forcé notre respect". Elle refuse d'être le témoin passif de leur lente dérive vers la marge du système scolaire : "Elle prononce une phrase rarement entendue : "Moi, tout ça, ça me donne envie de vous aider." Nous n'avons jamais été aussi muets qu'à cette minute (...) Justement nous ne méritons pas d'être aidés. Nous sommes responsables de notre marasme. Nous avons consciencieusement oeuvré à le créer. Et maintenant, nous pataugeons dedans en nous éclaboussant, comme des enfants idiots. Il a suffi que notre prof principale disparaisse pour que cela soit pire, comme si nous avions profité de l'absence de notre mère."

Une classe réconciliée 

Quand Anne Anglès propose à sa classe de participer au concours national de la Résistance et de la déportation, elle y voit le moyen de confronter ses élèves à des valeurs acquises par l'expérience de la souffrance : le courage, la solidarité, la tolérance. En évoquant l'industrialisation de l'enfer, la mécanique d'extermination et les usines de la mort, elle réconcilie la classe dans la compassion : "Ca a été un choc pour nous que de prendre conscience qu'on peut décider froidement d'annihiler un peuple dans sa totalité, ses enfants, ses vieux, ses femmes, son avenir, et d'organiser cette élimination rationnellement, avec des contraintes logistiques, économiques ...". Les élèves visitent le mémorial de la Shoah ("Il y a tous ces visages qui nous regardent, nous attendent, fixes et immuables, qui attendent que nous les regardions") et constituent un dossier avec une analyse d'image, des séquences filmées, des bandes audio conservées aux archives. Ce projet leur apprend l'autonomie, mais aussi à travailler ensemble et à développer leurs capacités de réflexion comme leur vocabulaire.

La rencontre avec Léon Zyguel, rescapé d'Auschwitz

Ahmed rencontre plusieurs rescapés des camps de concentration à la préfecture du Val-de-Marne où sa mère travaille comme agent de service. Il est bouleversé par le destin de Léon. Cet ancien parisien d'origine juive polonaise qui a été arrêté à l'âge de 14 ans avec sa famille (son père, un métallo syndiqué, son frère et sa soeur) lui expose le quotidien des déportés : le tatouage du matricule, la faim, les maladies et les souffrances, les interminables marches d'un camp à l'autre, la mort des proches, la culpabilité du survivant. Il lui fait surtout cette incroyable confidence quant à la perspective d'un retour à la "vie normale" : "Je revois cette histoire dans laquelle je marche toujours, mais sous un jour glorieux. Je m'offre un mythe, je mets des mots comme des cannes pour tenir debout, vers demain (...) La fiction, c'est la meilleure distance au réel quand il est incompréhensible, bombe à fragmenter la logique, le sens. Je pose un autre paysage, de mots celui-ci, pour retrouver une direction. Une envie, si infime soit-elle, de respirer l'air de ce monde-ci quelques minutes de plus." C'est dans le souci de témoigner auprès des jeunes générations qu'il fonde le Comité Tlemcen composé d'amis de l'école primaire de la rue de Tlemcen. Ils publient ensemble des articles, posent des plaques commémoratives sur les façades de 63 écoles de l'Est Parisien et se déplacent dans les établissements scolaires : "Moi maintenant, ça me fait du bien de répéter toujours la même histoire, la mienne, celle des autres. Parce que je suis une exception d'avoir survécu, les autres aussi, de n'avoir pas survécu. Si les jeunes générations peuvent être touchées, elles sont sauvées. Si elles évaluent le risque à laisser les hommes abandonner l'humanité, le passé aussi est sauvé."

Histoire de rêver en vrai

Parallèlement à l'obtention d'un bac STG (Sciences et Technologies de la Gestion), Ahmed passe des castings (il joue un rôle dans Les Petits Princes, un film sur le football) et se consacre à l'écriture. Il reçoit un coup de pouce de Marie-Castille Mention-Schaar (scénariste, réalisatrice et productrice du film Ma première fois) pour co-écrire le scénario du film Les Héritiers grâce auquel il souhaite transmettre une sorte de morale : "Précisément parce que, au départ, je suis mal placé, pour cela, pour la morale. Mais justement j'ai compris qu'on peut toujours gagner, qu'on peut toujours sortir de la cité. Les enclaves, c'est nous qui les créons. Il suffit de les nier pour qu'elles disparaissent."




Comprendre l'histoire  

Au premier étage du Mémorial de la Shoah, Ahmed Dramé découvre l'histoire émouvante de Jesse Owens grâce à une exposition sur les Jeux olympiques de Berlin en 1936. Il s'agit du premier athlète noir à avoir acquis une notoriété à travers le monde en remportant une quadruple médaille d'or (il monte sur le podium en présence d'Hitler).

En effectuant des recherches sur les grandes figures humanistes qui ont éclairé d'autres jeunes artistes contemporains tels que le chanteur Abd Al Malik et le footballeur Lilian Thuram* (auteur de Mes étoiles noires : De Lucy à Barack Obama et Manifeste pour l'égalité), impliqués dans l'éducation contre le racisme, je suis tombée sur les incroyables autoportraits de Samuel Fosso ci-dessous. Il me semble qu'il devrait être obligatoire d'aborder à l'école la lutte des hommes qui ont contribué au rapprochement des peuples comme par exemple Ghandi, Martin Luther King, Che Guevara, René Cassin, Andreï Sakharov, Nelson Mandela, Elie Wiesel, Yasser Arafat et dernièrement Malala (militante pakistanaise de 17 ans, la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix).

* http://www.thuram.org/site/


African Spirits, Samuel Fosso (2008)


Les autoportraits de Samuel Fosso ont été présentés à la Maison des Arts de Créteil en 2010. Le photographe camerounais investit l'identité iconique de personnages fondamentaux des Indépendances Africaines, du Mouvement des Droits Civiques Américains ou de la culture des deux : Léopold Sédar Senghor, Keïta Seydou, Nelson Mandela, Malcom X, Aimé Césaire, Angela Davis, Tommie Smith, Muhamad Ali.


vendredi 9 janvier 2015

Mourir de dire (l'attentat contre Charlie Hebdo)

"Mourra bien qui rira le dernier"
Jacques Prévert

"La caricature est un témoin de la démocratie"
Citation de Tignous, le 4 décembre 2012 lors d'un festival à Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais)

L'improvisation d'immenses marches républicaines au coeur des villes de France, le déferlement de messages et de dessins partagés sur internet et les réseaux sociaux, la diffusion de nombreuses émissions à la radio et à la télévision, la profusion d'articles de presse - y compris à l'étranger - ainsi que la minute de silence observée ce jour à midi en hommage aux victimes de l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, qui a fait douze morts le mercredi 7 janvier 2015 à Paris, témoignent tous de notre bouleversement quant à la menace symbolique de la liberté d'expression des journalistes. Nous sommes tous Charlie. Nous condamnons massivement cet acte de barbarie. Le buraliste près de chez moi m'a d'ailleurs confirmé le formidable élan de solidarité des clients faisant la queue tôt ce matin devant sa boutique pour acheter les quotidiens. J'ai ainsi été privée, et ce pour la première fois depuis vingt ans, des suppléments littéraires du jeudi. Mais il est des plaisirs dont on peut parfois prendre plaisir à se priver ... 

Je publie ici le travail sanglant de Plantu et celui, plus amusant, de ma fille, âgée de huit ans, qui rend le sourire aux quatre dessinateurs disparus : Charb, Cabu, Wolinski et Tignous. C'est une manière de "faire la nique" aux assassins et d'effacer leur violence à coups de crayons afin qu'ils demeurent impuissants à faire se (re)trancher les mots dans notre gorge.




Charlie Hebdo
est une référence à Charlie Brown, le garçon maladroit, malchanceux et déprimé de Peanuts (le comic strip écrit et dessiné quotidiennement, sans interruption et sans assistance, par l'Américain Charles M. Schulz d'octobre 1950 jusqu'à sa mort en février 2000).

mardi 30 décembre 2014

Ecrire la vie, Annie Ernaux

Photo Olivier Roller pour Télérama

"La photographie me paraît plus du côté de la mort que de la vie, ou plutôt elle est la vie envisagée du côté de la mort, de la disparition. La photo n'est rien d'autre que le temps arrêté. Mais la photo ne sauve pas. Parce qu'elle est muette. Je crois qu'au contraire elle creuse la douleur du temps qui passe. L'écriture sauve." (Le vrai lieu)

***** La Place (prix Renaudot 1984) *****


L'hommage au père : "J'écris peut-être parce qu'on avait plus rien à se dire"

A travers ce récit dépouillé qui évite soigneusement toute poésie du souvenir, Annie Ernaux rend hommage à son père, frappé d'un infarctus à 67 ans alors qu'elle venait de passer brillamment les épreuves pratiques du Capes pour être titularisée en tant que professeur de lettres. Elle rassemble ici les paroles, les gestes et les goûts paternels ainsi que les faits marquants d'une existence partagée afin d'interroger la source exacte d'un éloignement filial autour duquel s'articule toute son oeuvre. Il ne s'agit pas de proposer au lecteur quelque chose de "passionnant" ou d'"émouvant" mais plutôt d'aborder, via une écriture naturellement plate, cette distance "venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé." Elle décrit ainsi son projet : "Naturellement, aucun bonheur d'écrire, dans cette entreprise où je me tiens au plus près des mots et des phrases entendues, les soulignant parfois par des italiques. Non pour indiquer un double sens au lecteur et lui offrir le plaisir d'une complicité, que je refuse sous toutes ses formes, nostalgie, pathétique ou dérision. Simplement parce que ces mots et ces phrases disent les limites et la couleur du monde où vécut mon père, où j'ai vécu aussi. Et l'on n'y prenait jamais un mot pour un autre."

Une famille d'ouvriers

Très tôt, le grand père d'Annie Ernaux loue ses bras comme charretier chez un gros fermier. Il s'occupe également des foins et de la moisson pendant l'été. C'est un homme dur qui ne supporte aucune forme d'oisiveté. Il a une aversion pour la lecture : "Ce qui le rendait violent, surtout, c'était de voir chez lui quelqu'un de la famille plongé dans un livre ou un journal. Il n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire". La grand mère travaille à la maison comme tisseuse pour le compte d'une fabrique de Rouen. Le couple est très pieux : "Le signe de croix sur le pain, la messe, les pâques. Comme la propreté, la religion leur donnait de la dignité." Le père d'Annie a bon caractère mais il est retiré de l'école à l'âge de douze ans pour être placé dans la même ferme que son père. Il trait les vaches, entretient les écuries et panse les chevaux jusqu'à son départ pour le régiment où il échange ses dents, rongées par le cidre, contre un appareil. Au sortir de la guerre de 1914-1918, il intègre une cordonnerie où il rencontre la mère d'Annie avec qui il se marie (le prénom des parents n'est jamais cité au profit des pronoms Il ou Elle) : "Ils n'avaient pas de caresses ni de gestes tendres l'un pour l'autre. Devant moi, il l'embrassait d'un coup de tête brusque, comme par obligation, sur la joue." Il devient ensuite ouvrier sur un chantier de construction et achète à crédit un café-alimentation dans un quartier tranquille près de la gare d'Yvetot. Enfin, il entre aux raffineries de pétrole Standard dans l'estuaire de la Seine et passe rapidement contremaître. La mère tient seule le commerce pendant la journée, s'occupe des commandes et du chiffre d'affaires. Ses diverses compétences pourraient facilement l'aider à "franchir les barrières sociales". Le couple a deux enfants : une petite fille morte de la diphtérie à 6 ans puis Annie née pendant la guerre : "Aux alertes, tout le monde se faufile sous le billard du café avec la chienne."

Une distance de classe

Monsieur et Madame Ernaux, devenus commerçants, changent de statut social. Ils ne sont pourtant pas plus heureux que les ouvriers. En effet, malgré d'interminables journées de travail (absence totale de vacances), ils ne gagnent pas beaucoup d'argent et conservent "la honte d'être inférieur" : "Sous le bonheur, la crispation de l'aisance gagnée à l'arrachée". L'avenir d'Annie Ernaux bascule à son tour lorsqu'elle entreprend des études littéraires : "C'est le temps où tout ce qui me touche de près m'est étranger. J'émigre doucement vers le monde petit-bourgeois, admise dans ces surboums dont la seule condition d'accès, mais si difficile, consiste à ne pas être cucul (...) Même les idées de mon milieu me paraissent ridicules, des préjugés, par exemple "la police, il en faut" ou "on n'est pas un homme tant qu'on n'a pas fait son service". L'univers pour moi s'est retourné". A 17 ans, elle éprouve la gêne de ne pas encore gagner sa vie pendant que les filles de son âge se rendent au bureau ou à l'usine. Son père s'énerve de la voir tout le temps dans les livres : "Il craignait qu'on ne me prenne pour une paresseuse et lui pour un crâneur. Comme une excuse : "On ne l'a jamais poussée, elle avait ça dans elle". Il disait que j'apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c'était seulement travailler de ses mains." 

La "langue de l'ennemi" (dominants et dominés)

Annie part à Rouen pour passer une licence de lettres modernes en tant que boursière et adopte la "langue de l'ennemi", une expression empruntée à Jean Genet*(1). Elle se marie avec un étudiant de sciences politiques qui obtient un poste administratif dans une ville touristique des Alpes où ils connaitront tous deux un luxe jusqu'ici ignoré. Cette ascension sociale correspond à la disparition du café (le premier supermarché créée à Yvetot attire toute la clientèle) et au déclin du père à 59 ans (il est opéré de polypes à l'estomac et perd progressivement toutes ses forces). Celui-ci est silencieusement satisfait du sort de son unique enfant : "peut-être la plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que sa fille appartienne au monde qui l'avait dédaigné".

Un auteur qui me parle

J'ai d'abord choisi ce livre afin de comprendre pourquoi les médias, les critiques, les universitaires et les membres du colloque de Cerisy*(2) - lieu de prestigieuses rencontres intellectuelles - accordent tant d'intérêt à l'oeuvre d'Annie Ernaux. Elle figure même au programme du bac. Après une légère réticence (un préjugé concernant le nombrilisme de l'autofiction), je me suis laissée apprivoiser par ce récit qui nous fait subtilement entendre la voix de son père dont elle abandonne l'héritage sur le seuil du monde bourgeois et cultivé. Et surprise, j'ai même voulu poursuivre l'exploration d'un sujet finalement universel, bien au delà des transfuges de classe :  la distance entre les lecteurs et ceux qui ne lisent pas quelles qu'en soient les raisons (activité non encouragée par la famille, absence d'un initiateur pour entrer dans le monde de la lecture, désintérêt, manque de temps ou de moyens, ...).

Notes

*(1: Elle évoque cette langue dans son récent ouvrage : Retour à Yvetot, Editions du Mauconduit (mai 2013). En voici un extrait : "Est-ce que, sans me poser de questions, je vais écrire dans la langue littéraire où je suis entrée par effraction, "la langue de l'ennemi" comme disait Jean Genet, entendez l'ennemi de ma classe sociale ? Comment puis-je écrire, moi, en quelque sorte immigrée de l'intérieur ? Depuis le début, j'ai été prise dans une tension, un déchirement même, entre la langue, celle que j'ai étudiée, aimée, et la langue d'origine, la langue de la maison, de mes parents, la langue des dominés, celle dont j'ai eu honte ensuite mais qui restera toujours en moi-même. Tout au fond, la question est : comment, en écrivant, ne pas trahir le monde dont je suis issue?."

*(2) : Le Colloque de Cerisy a lieu au château de Cerisy-la-Salle en Basse Normandie. Il s'est déroulé autour d'Annie Ernaux en 2012 et a rassemblé des chercheurs internationaux issus de divers champs disciplinaires. Un ouvrage issu de ces rencontres est paru très récemment : Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, Francine Best, Bruno Blanckeman, Francine Dugast-Portes, Editions Stock (septembre 2014).

***** L'écriture comme un couteau *****
Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (2001-2002) 


"Si j'avais une définition de ce qu'est l'écriture ce serait celle-ci : découvrir en écrivant ce qu'il est impossible de découvrir par tout autre moyen, parole, voyage, spectacle, etc. Ni la réflexion seule. Découvrir quelque chose qui n'est pas là avant l'écriture. C'est là la jouissance - et l'effroi - de l'écriture, ne pas savoir ce qu'elle fait arriver, advenir."

Une conscience politique de gauche

Les parents d'Annie Ernaux, mi-prolétaires mi-paysans, portent tous deux la mémoire de la pauvreté. Ils ont quitté l'école à 12 ans pour aller travailler à l'usine, ont connu le Front Populaire et n'ont jamais manifesté de mépris envers les plus défavorisés. La mère est d'ailleurs très généreuse et rend service aux vieilles personnes et aux malades du quartier "comme si elle se sentait redevable de s'en être "sortie" mieux que les autres (...) Un mélange de catholicisme en acte, sincère, hors de tout embrigadement, et de violent désir de justice." L'enfant prend conscience des différences entre les élèves, plus tard reliées à l'origine sociale, lorsqu'elle fréquente l'école privée. Elle y fait l'expérience de la honte, de l'humiliation, de l'infériorité et de la solitude jusqu'en classe de première. Autant de sentiments qui constitueront le socle d'une politique de l'altérité ainsi brillamment définie : "La différence essentielle entre la gauche et la droite, c'est que la première ne prend pas son parti des inégalités des conditions d'existence entre les peuples de la terre, entre les classes, j'y ajouterai entre les hommes et les femmes. Etre de gauche, c'est croire que l'Etat peut quelque chose pour rendre l'individu plus heureux, plus libre, plus éduqué, que ce n'est pas seulement affaire de volonté personnelle. Au fond de la vision de droite, on trouve toujours une acceptation de l'inégalité, de la loi du plus fort et de la sélection naturelle, tout ce qui est à l'oeuvre dans le libéralisme économique déferlant sur le monde actuel. Et présenter, comme on le fait partout, le libéralisme comme une fatalité, est une attitude, un discours, foncièrement de droite. En choisissant le libéralisme à partir du milieu des années quatre-vingt, la gauche gouvernementale française s'est droitisée, elle a perdu sa conscience de la réalité du monde social."

Le danger d'écrire

A 16 ans, Annie Ernaux entame l'écriture d'un journal intime pour se libérer d'émotions secrètes. Elle compile des photographies de la réalité. La vie immédiate en est la matière : "Je n'ai pas le sentiment de "construire" une réalité, seulement de laisser une trace d'existence, de déposer quelque chose, sans finalité particulière, sans délai aucun de publication, du pur être-là". Plus tard, elle tient parallèlement un journal d'écriture constitué des doutes et des problèmes rencontrés lors de la composition de ses livres. Ces deux journaux opposent la sphère privée et la sphère publique, la vie et la littérature, l'inachèvement et la totalité, la passivité et l'action. A 20 ans, elle entreprend des études de lettres et obtient un diplôme d'études supérieures sur le Surréalisme (l'actuelle maîtrise) avant d'enseigner le français de la sixième à la terminale technique. C'est à la mort de son père qu'elle ressent la nécessité d'écrire et de se mettre en danger à travers cet exercice : dire "je", avoir une activité "luxueuse" - d'où le sentiment de trahir sa classe sociale d'origine : "l'une des façons de la "racheter" est qu'elle ne présente aucun confort" - et concourir à la "subversion des visions dominantes du monde", soit explorer des formes nouvelles d'écriture. Le livre de Pierre Bourdieu, Les Héritiers*(3), l'autorise à affronter son véritable projet qui consiste non seulement à mettre au jour le passage du monde dominé au monde dominant par les études mais encore à rechercher une vérité en dehors de soi : "Je sens l'écriture comme une transsubstantiation, comme la transformation de ce qui appartient au vécu, au "moi", en quelque chose existant tout à fait en dehors de ma personne. Quelque chose d'un ordre immatériel et par là même assimilable, compréhensible, au sens le plus fort de la "préhension" par les autres." 

Birthday, Dorothea Tanning (1942)

Un des tableaux préférés d'Annie Ernaux. ll s'agit peut être d'ouvrir toutes ces portes pour affronter la mise en danger de la création : faire face à notre être intime, se déraciner du quotidien, apprivoiser le monstre en soi et lui donner des ailes

Style et influences

L'écriture d'Annie Ernaux rejette la fiction. Elle est coupante, précise, minérale, sans épanchement ni métaphores : "Il est important de savoir contre qui, contre quelle forme de littérature on écrit." Il s'agit de recréer concrètement la force de la langue originelle au travers de la langue élaborée acquise : "Mon imaginaire des mots, c'est la pierre et le couteau". Sa méthode de travail est fondée sur la mémoire en tant que manière "d'halluciner les images du souvenir, c'est-à-dire de les regarder jusqu'à avoir l'impression qu'elles sont réelles et que je suis dedans." La mémoire et le temps sont des thèmes omniprésents dans tous ses ouvrages mais plus particulièrement dans Les Années où elle capte les évènements qui composent l'air du temps de l'après-guerre à 2007 et L'Usage de la photo où elle fait un "usage écrit" de la photographie alors qu'elle prend conscience, à la suite d'un cancer du sein, d'un désir sexuel qu'elle ne se connaissait. Il s'agit de quatorze clichés pris sur les lieux de ses ébats avec son amant Marc Marie (ils commentent chacun de leur côté ces images). 

Au fur et à mesure de l'entretien, Annie Ernaux évoque ses nombreuses influences : les Surréalistes (subversion totale), les intellectuels engagés (en particulier le sociologue Pierre Bourdieu), les critiques littéraires (Blanchot, Barthes, Goldmann, Starobinski, Butor, Jauss, Genette), les auteurs avec lesquels elle a un sentiment de proximité et de fraternité (Valéry Larbaud, Cesare Pavese, Paul Nizan), ceux qui la confortent dans sa recherche (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Leiris, Pascal Quignard, Jacques Roubaud, Serge Doubrovsky, Ferdinando Camon), ceux qu'elle admire (Jean-Jacques Rousseau, Marcel Proust, Gustave Flaubert, André Breton, Georges Perec, John Steinbeck, Virginia Woolf) et enfin le courant du Nouveau Roman et la recherche d'une forme littéraire en dehors de toute reproduction, soit l'éclatement de la fiction ancienne. Elle est épatée par la structure de Mrs Dalloway de Virginia Woolf et aime particulièrement l'oeuvre de Nathalie Sarraute, guidée par l'intention de dévoiler les enjeux de la vie sociale au moyen de la "sous-conversation", c'est-à-dire traquer les pensées et les mouvements les plus ténus de nos rapports avec les autres : "C'est moins le type d'écriture qui m'intéresse, qui me marque, que le projet qu'elle veut réaliser, qui se réalise à travers elle." En revanche, elle se sent étrangère à l'entreprise de Marguerite Duras (elle "fictionne" sa vie) et à l'usage de la poésie (incantations, reprises, effusions) à cause de l'absence d'historicité et de réalisme social.

Une auteur féministe ?

La mère d'Annie Ernaux accordait à sa fille la liberté de lire tout ce dont elle avait envie quand bon lui semblait, en l'absence totale de travaux dits féminins (couture, cuisine, ...). Elle lui a ainsi offert les conditions idéales pour réussir ses études en vue d'une indépendance matérielle. Annie Ernaux incarne un féminisme vivant renforcé par la lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (à 18 ans) et les conditions d'un avortement clandestin (le thème du récit L'Evènement en 2000). Elle milite au sein de l'association Choisir puis au MLAC de 1972 à 1975 (Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception). Ses livres récents essuient de nombreuses critiques masculines, notamment concernant Passion simple, un anti-roman sentimental dans lequel sa liaison avec un homme marié sert de prétexte à dénoncer "une double obscénité" sociale et sexuelle : l'inégalité des conditions et des cultures entre hommes et femmes à travers un récit autobiographique rédigé de façon clinique. Elle s'étonne de ces réactions négatives alors que le phallocentrisme de Michel Houellebecq, par exemple, ne semble déranger personne ... Elle leur oppose, dans un aparté instructif, le quotidien de père de Raymond Carver - l'anti-macho - qui fut contraint de choisir la nouvelle car il ne pouvait pas se concentrer sur un texte long en présence de ses enfants criant et jouant dans un petit appartement. Cette anecdote lui permet de faire le lien entre ses propres difficultés de création et l'aliénation de la routine : travailler au dehors, s'occuper de ses deux enfants, faire les courses et les repas puis ne disposer que de quelques heures pour écrire et s'immerger dans un autre univers. Elle confesse un sentiment de culpabilité et d'illégitimité dès lors qu'elle se livre à une activité qui ne concerne pas la famille.

Un bout de ma propre enfance

A l'issue de ce long entretien, je me suis rappelée de l'école primaire où j'ai pris conscience des différences entre les élèves. Je fréquentais un établissement privé catholique du 10ème arrondissement de Paris où j'étais entourée d'une bande de copains d'origine sociale plutôt modeste par rapport à nos camarades qui habitaient de chics appartements haussmanniens. Notre groupe était composé de Diane et Cécile (mes meilleures amies), Flavie (la fille des gérants du Bouquet du Nord en bas de chez moi), Nicolas (le fils du boucher), Dominique et Nicolas (les jumeaux martiniquais), Frédéric (l'eurasien aux parents divorcés) et Stéphanie (une môme en surpoids). Nous étions tous un peu marginaux, chacun à notre manière, et peu appréciés des professeurs. Je me souviens de notre émerveillement lors des goûters d'anniversaire bourgeois, de la beauté des livres pop-up d'Aurélien, de l'immense chambre de Céline, du parquet ciré chez François-Xavier, de la gouvernante au plateau d'argent qui faisait faire ses devoirs à Virginie. Je me souviens aussi de l'immeuble de mes parents situé rue de Maubeuge à deux pas de la Gare du Nord. Il nous fallait traverser le hall où se trouvait la loge de la gardienne portugaise, passer à droite de l'ascenseur qui desservait uniquement les appartements des "riches", ouvrir une porte en bois pour accéder aux escaliers des "pauvres" et monter jusqu'au sixième et dernier étage où se trouvait notre petit appartement sous les toits. Je me souviens enfin de la cabine d'ascenseur en fin de course, une sorte de caisson carré dissimulant la machinerie du treuil, qui dépassait d'un mètre le sol de ma chambre et me servait d'esplanade pour sauter en hauteur dans mon lit comme on plonge dans un rêve. J'aimais ce nid douillet insolite parce qu'il abritait des heures de lecture près du chauffage à gaz.

Lire un petit poème sur le chagrin d'école : 
http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2013/07/chagrin-decole.html

La porte d'entrée du 27 rue de Maubeuge à Paris
Note

*(3) Les Héritiers : les étudiants et la culture, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Editions de Minuit, Collection Le sens commun (1964). 

Quatrième de couverture : A partir des statistiques qui mesurent l'inégalité des chances d'accès à l'enseignement supérieur selon l'origine sociale et le sexe et en s'appuyant sur l'étude empirique des attitudes des étudiants et de professeurs ainsi que sur l'analyse des règles - souvent non écrites - du jeu universitaire, on peut mettre en évidence, par-delà l'influence des inégalités économiques, le rôle de l'héritage culturel, capital subtil fait de savoirs, de savoir-faire et de savoir-dire, que les enfants des classes défavorisées doivent à leur milieu familial et qui constitue un patrimoine d'autant plus rentable que professeurs et étudiants répugnent à le percevoir comme un produit social.

***** Le vrai lieu *****
Entretiens avec Michelle Porte (2014)



En janvier 2011, Michelle Porte tourne un documentaire : Les mots comme des pierres, Annie Ernaux écrivain (Folamour Production). Dans ce face à face rapproché sous l'oeil sans regard de la caméra, l'auteure tient des propos spontanés et a le sentiment de n'avoir "jamais autant tourné autour de la place réelle et imaginaire de l'écriture dans ma vie. Pour, ultimement - et peut-être en écho à la phrase de mes parents me décrivant à 12 ans "elle est toujours dans les livres" - en venir à ceci, qu'elle, l'écriture, est "mon vrai lieu". De tous les lieux occupés, le seul immatériel, assignable nulle part, mais qui, j'en suis certaine, les contient tous d'une façon ou d'une autre."

La maison de Cergy-Pontoise (le lieu de la création)

Au milieu des années 1970, le chantier de construction géant de la Ville Nouvelle de Cergy-Pontoise, truffé de grues, contraste avec les ruines de guerre d'Yvetot, la ville de jeunesse d'Annie Ernaux, où l'on mourait sous les bombardements. Cergy est un lieu de changements rapides (apparition du RER et des centres commerciaux) et de brassage de population sans présence de HLM ni "coeur bourgeois" ("cette puissance ancienne d'un ordre social, de l'argent, manifestée dans les bâtiments"). En 1977, le mari d'Annie Ernaux obtient un poste dans l'administration de la Ville où ils viennent habiter. Leur maison spacieuse est le seul endroit où l'écrivain peut travailler en silence à l'abri des regards. Elle aime le jardin, la vue sur la vallée de l'Oise et les étangs de Cergy-Neuville. En 1980, après la rupture de son couple, elle reste avec ses deux fils et ses deux chats (elle a besoin d'animaux) dans la maison dont la façade plutôt laide et de "mauvais goût" ressemble "à un gâteau à trois tranches : un rez-de-chaussée en meulière, un étage en crépi et un autre en brique, un toit trop plat. Une maison baroque, construite juste après la guerre, sans doute celle d'un parvenu. Moi aussi, d'une certaine façon, je le suis." Paradoxalement, elle ne se rend jamais à Paris alors qu'elle rêvait autrefois d'y aller (elle visite la capitale à seulement 20 ans, une fois émancipée de ses parents).

L'épicerie d'Yvetot (l'enfance au Pays de Caux)

Annie Ernaux naît à Lillebonne où la famille tient un premier commerce jusqu'à ses 5 ans ("Les clients nous voyaient manger, me voyaient faire mes devoirs. C'était une vie publique!"). Ses parents font ensuite l'acquisition d'un café-épicerie avec un cellier et une cour dans le quartier du Clos-des-Parts à Yvetot. Leur clientèle est constituée d'ouvriers et d'employés. La maison fait souvent crédit : les familles nombreuses ont faim, les hommes en souffrance sociale consomment beaucoup d'alcool, les enfants sont malheureux. Annie a donc une expérience précoce de la pauvreté malgré les bonheurs et les plaisirs de la maison (fêtes, repas, chansons). A 7 ou 8 ans, elle écrit des lettres à son amie fictive Denise. Cette correspondance imaginaire s'adresse inconsciemment à sa soeur morte de diphtérie à 6 ans (un secret de famille éventé). Vers 14 ou 15 ans, elle a besoin de solitude et se réfugie dans sa chambre. Elle ressent violemment les différences sociales lorsqu'elle intègre le pensionnat Saint-Michel, l'école privée choisie par sa mère car proche du domicile (elle n'aura pas à se déplacer pour se rendre au catéchisme). 

La "honte d'avoir honte" de parents bistrotiers

Les névroses parentales (la cellule de crise)

Les parents d'Annie Ernaux forment un couple non traditionnel. Le père est un homme doux et très gai. Il cuisine, joue avec sa fille, lui lit des histoires, la conduit à l'école et vient la chercher le soir. La mère est une femme flamboyante, même si éloignée des codes de la "féminité" (elle est coquette uniquement pour sortir), mais violente et autoritaire. Elle s'occupe du linge, du repassage, des comptes et des lois religieuses (elle est croyante et pratiquante à l'extrême). Elle est très fière de l'excellence des résultats scolaires de sa fille mais lutte continuellement avec elle surtout à propos de la liberté sexuelle car elle a une défiance vis à vis de la domination masculine (gifles, scènes, exclamations de colère concernant le "danger de tomber enceinte" ou de "tirer le mauvais numéro"). Elle va jusqu'à brûler les journaux trop intimes d'Annie, tenus entre 16 et 22 ans, dans le fourneau de la cuisinière. L'été de ses 12 ans, Annie est témoin d'une scène traumatisante : son père tire sa mère par les cheveux jusqu'à la cave et menace de la tuer. Il la serre près du billot où est fichée une serpe à couper le bois. Ce sera le sujet du livre La honte : "Le danger pour moi était dans le geste d'écrire cette scène. Comme si je n'allais plus pouvoir écrire ensuite, une sorte de châtiment pour avoir transgressé un interdit."

L'univers de la lecture (le fossé culturel)

La mère d'Annie a un rapport de pure admiration et de dévotion vis à vis de la littérature (goûts très éclectiques). Elle tient le livre pour un objet sacré qui peut toutefois s'avérer néfaste : "Le sésame de tout, d'un accès à quelque chose de supérieur, d'important pour la vie et qui, pour cette raison, à ses yeux, pouvait s'avérer nuisible. C'est ainsi qu'elle n'avait pas voulu que je lise Une vie de Maupassant, me jugeant trop jeune, interdiction que j'ai naturellement enfreinte." Elle achète très tôt à sa fille un premier dictionnaire, puis les romans de la bibliothèque verte et les volumes de Brigitte (la série bienpensante de Berthe Bernage). Elle l'incite à consacrer tout son temps à l'étude et à la lecture. A cet effet, elle ne lui demande jamais d'aide pour les tâches ménagères ou le service à l'épicerie. Annie passe ses matinées au lit avec un livre jusqu'à midi lorsqu'il n'y a pas école. Le fossé culturel se creuse avec son père vers 16-17 ans car il manifeste une totale indifférence à la lecture : "Les livres c'est bon pour toi, moi je n'en ai pas besoin pour vivre". Il penche pour la lucidité et les faits réels racontés dans les journaux. Annie se souvient de ses premières lectures marquantes : Les raisins de la colèreLes fleurs du mal, un ouvrage de Gustave Cohen sur Ronsard, La Métamorphose de Kafka et surtout l'héroïne de Jane Eyre dont l'amie, Helen, meurt au pensionnat : "En écrivant L'autre fille, j'ai réalisé que ma soeur était morte dans le petit lit où j'ai dormi jusqu'à 7 ou 8 ans, ou moi-même j'avais failli mourir du tétanos." Adulte, elle découvre le Nouveau Roman à la bibliothèque publique de Finchley en Grande Bretagne où elle travaille au pair dans une famille de la banlieue de Londres. Lorsqu'elle décide d'écrire à son tour, elle se confronte à plusieurs difficultés : un avortement, un mariage rapide, une naissance non voulue mais finalement acceptée dans la joie, des diplômes supérieurs à obtenir (cours par correspondance et thèse sur Marivaux) et une nomination en tant que professeur (un poste à 40 kilomètres). 

L'espace de la page (l'écriture déchire les apparences)

A propos de La Place, Annie Ernaux explique qu'elle a utilisé une écriture de constat, plate, factuelle, débarrassée de jugements de valeur, dépouillée d'affects afin d'être au plus près de la réalité et éviter le double piège du misérabilisme (noircir le tableau) et du populisme (montrer la grandeur d'une condition d'ouvrier). Elle souhaitait retourner en enfance et décrire la culture de ce milieu populaire. C'est pourquoi, elle a inséré les mots de ses parents dans la trame du texte pour que cela sonne juste et transmette leur vision du monde : "Les souvenirs sont des choses. Les mots aussi sont des choses. Il fait que je les ressente comme des pierres, impossibles à bouger sur la page, à un moment. Tant que je n'ai pas atteint cet état, cette matière du mot, de la phrase, ça ne me convient pas, c'est gratuit. Tout cela relève de l'imaginaire, bien sûr, de l'imaginaire de l'écriture. Ecrire, je le vois comme sortir des pierres du fond d'une rivière. C'est ça." Ce style tranchant comme un couteau "déchire les apparences", décharne la réalité pour la faire voir, éclaircit l'opacité de la vie et remonte le fil du temps dans la mesure où "il change continuellement les êtres, leurs pensées, leurs croyances, leurs goûts, d'où l'impossibilité de parler d'une identité fixe (...) Ecrire est un état de la conscience particulier, qui fait que je ne peux pas penser comme avant." Qu'est ce que le style justement ? Elle en donne la définition suivante : "C'est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C'est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire". 

Le piège de l'autofiction (le refus d'être enfermée)

Annie Ernaux s'est toujours révoltée contre l'assimilation de sa démarche d'écriture à l'autofiction parce que dans le terme même il y a quelque chose de replié sur soi, de fermé au monde : "Je n'ai jamais eu envie que le livre soit une chose personnelle. Ce n'est pas parce que les choses me sont arrivées à moi que je les écris, c'est parce qu'elles sont arrivées, qu'elles ne sont donc pas uniques. Dans La honte, La place, Passion simple, ce n'est pas la particularité d'une expérience que j'ai voulu saisir mais sa généralité indicible. "

Le vide de la séparation

Annie Ernaux ne cesse de questionner ses origines prolétaires et provinciales en creusant, livre après, livre, le même trou pour donner du sens au vide de la séparation : "Cette accession au savoir s'accompagne d'une séparation. Au fond je ne m'y résous pas, à cette séparation, c'est peut-être pour ça que j'écris". Lorsque j'ai refermé ce livre d'entretiens, je me suis précisément trouvé face à une séparation douloureuse. Je n'avais pas envie de quitter l'auteure mais, au contraire, d'entendre à nouveau sa voix pour mieux la comprendre. Pour mieux me surprendre. Car en réalité, comme le dit Marcel Proust dans Le Temps retrouvé : "Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même".

A la ville comme sur les pages, le style d'Annie Ernaux ne triche pas
Il est refus de l'artifice et de la coquetterie

***** Regarde les lumières mon amour *****

Le titre fait référence à l'exclamation d'une maman qui s'adresse
à sa petite fille devant les illuminations de Noël

Un grand rendez-vous humain

Annie Ernaux se prête à nouveau à l'exercice de "raconter la vie". Son journal, publié en mars 2014, est celui d'une cliente habituelle de l'hypermarché Auchan de Cergy. Le titre Regarde les lumières mon amour fonctionne à la fois comme une invitation et comme antiphrase. Ce que l'écrivaine nous donne à voir, c'est la banalité du supermarché, mais aussi sa capacité de divertissement, sa fonction sociale, économique et politique. Son regard s'attarde surtout sur les êtres de ce grand rendez-vous humain où se côtoient la diversité des origines, des âges, des conditions sociales et des comportements car l'hyper dévoile la façon de vivre, les ressources, la structure familiale, l'univers intime.

Une plongée sensible dans un prétendu non-lieu

Nous poussons le chariot dans les allées du supermarché, nous prenons l'escalator et nous passons en caisse en compagnie de l'auteure (le moment le plus chargé de tensions et d'irritations). Au fil de ses déambulations, elle décrypte la structure de l'édifice, le contrôle des vigiles, les promotions, le défilé d'adolescents pendant les vacances scolaires, la place des rayons (le super discount au fond, à côté de la nourriture pour animaux) et l'excès de marchandises (les trésors de l'épicerie fine ou l'étal désert de la poissonnerie face à la collecte nationale de la Banque alimentaire), J'ai particulièrement aimé la précision, la vivacité, l'humour et parfois la révolte de ses réflexions quant au rêve des femmes devant les articles de beauté de la parapharmacie ("Rien n'a changé depuis Le Bonheur des dames, les femmes sont toujours la première cible consentante du commerce"), à l'absence de littérature parmi le foisonnement des ouvrages pratiques à l'espace librairie (en particulier les livres de cuisine assurant "la pérennité de la femme aux casseroles") et à la profusion de jouets pour garçons et filles : l'exploit versus le ménage, la séduction et le pouponnage ("Je suis agitée de colère et d'impuissance. Je pense aux Femen, c'est ici qu'il vous faut venir, à la source du façonnement de nos inconscients, faire un beau saccage de tous ces objets de transmission").

Faire un geste politique

Annie Ernaux est attentive aux exclus de la consommation ou à ceux qui au Bangladesh la paient de leur vie. Elle rejette la carte de fidélité car elle ne souhaite pas se soumettre à la stratégie d'incitation consumériste pratiquée par toutes les grandes surfaces. Elle refuse également de se servir des caisses Rapid : "Sur internet je lis que l'engin qui sert à scanner est appelé un pistolet et que des consommateurs se déclarent satisfaits du système. De l'arme qui élimine les caissières et nous livre en même temps au pouvoir discrétionnaire de l'hyper". Il se peut que cette vie disparaisse un jour et que le supermarché soit supplanté par la commande sur internet ou le "drive". Les enfants d'aujourd'hui devenus adultes se souviendront alors avec mélancolie des courses "comme les plus de cinquante ans gardent en mémoire les épiceries odorantes d'hier où ils allaient "au lait" avec un broc en métal."


***** Pour aller plus loin *****


Ce volume contient, notamment : Les armoires vides - La honte - L’événement - La femme gelée - La place - Journal du dehors - Une femme - «Je ne suis pas sortie de ma nuit» - Passion simple - Se perdre - L’occupation - Les années .

***** Entretiens radiophoniques avec Laure Adler *****
"Hors-champs" sur France Culture

La lecture :
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-annie-ernaux-13-la-lecture-2014-10-06

L'atelier d'écriture :
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-annie-ernaux-23-l-atelier-d-ecriture-2014-10-07

Le rapport au temps :
http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-annie-ernaux-33-le-rapport-au-temps-2014-10-08

dimanche 23 novembre 2014

Glaneurs de rêves, Patti Smith

Couverture : La fileuse, chevrière auvergnate (détail)
Jean-François Millet, 1868-1869, Musée d'Orsay.

Patti Smith est pour moi une sorte de grande soeur américaine à la sauvagerie douce. J'aime son tempérament rugueux, sa dégaine de poétesse androgyne, sa silhouette efflanquée, sa voix lente et grave, sa longue crinière folle, son visage sereinement tourmenté, son parfum de bonnes manières et sa passion des lettres françaises, en particulier pour Rimbaud et les auteurs romantiques. Elle est l'une de mes sources d'inspiration car elle ne cesse d'explorer sa vérité de femme libre et rebelle à travers différents médiums : la musique, la chanson, la littérature, le dessin, la photographie et l'activisme politique.

L'enfance, un terreau poétique 

En 1991, Patti Smith traverse une dépression et reste assise pendant des heures sous les saules du jardin alors qu'elle habite avec son mari et ses deux enfants dans les faubourgs de Detroit. Elle rédige Glaneurs de rêves, un bref récit autobiographique accompagné de photographies, qui la sort de sa torpeur et d'une inexprimable mélancolie. Ce texte salvateur, jusqu'ici inédit en France, est la célébration d'une acuité poétique née au cours de ses jeunes années. Issue du monde rural, fille de Témoins de Jéhovah, rien ne prédispose la demoiselle à devenir artiste. Or l'enfance est décrite ici comme un accès privilégié au monde de l'étrange, de la création, du rêve et des croyances : "L'enfant, dérouté par l'ordinaire, entre sans effort dans l'étrange, jusqu'à ce que la nudité l'effraie, le confonde ; là il cherche une certaine protection, un certain ordre. Il entrevoit, il glane, assemblant un fol édredon de vérités - des vérités sauvages et nébuleuses, dont c'est à peine si elles frôlent en fait la vérité. Il arrive que la cruelle intensité de ce phénomène produise un éclat de beauté mais bien souvent il n'est qu'un déchirement dans le chatoiement d'où s'arracher, se dégager. Une colonne de corde qui traverse une arène plus lointaine et éblouissante que jamais."

Les souvenirs (lieux, objets, personnes)

L'artiste nous invite à parcourir son petit musée intime à travers une succession de tableaux choisis, à la fois authentiques et imaginaires, dont elle nous restitue les détails avec la ferveur d'une mystique égrainant son chapelet (sa mère lui inculque une éducation excessivement religieuse, elle fera très tôt sa prière avant de dormir). Grâce à sa qualité d'attention, de présence à soi-même et au monde - sources d'un émerveillement communicatif devant la magie de toutes choses - elle nous fait don d'images étonnantes à propos d'objets, de lieux, de personnages attachants. Vous vous promènerez dans une salle de bal ou une vieille grange noire du New Jersey peuplée de chauves-souris, sur le dos d'un cheval de rêve, à travers une image du Café des Poètes à Paris ou d'un extrait de film de Jean Cocteau. Vous procéderez à l'inventaire du fol butin de l'artiste souvent observé en pleine nuit : dictionnaires, disques, encres, feuilles de vélin, dessins, portrait de Fernando Pessoa, reproduction du parchemin de la Déclaration d'indépendance, tasse de thé, rubis indien, imperméable vert pomme et autres amulettes et breloques. Vous croiserez la route de Kimberly (la petite soeur asthmatique) et de Bambi (le chien de la famille fauché par un camion).Vous interrogerez le regard du vieux vendeur d'appâts de pêche (il veille sur sa femme enterrée dans le jardin) puis serez troublé par la beauté du dramaturge Sam Shepard : "Il se réveille en sursaut, le cow-boy sans but, il rayonne de bonne volonté et la vadrouille le démange. Il jette son fardeau sur son épaule. Sa façon de vivre à lui, sa fin à lui. Aussi atroce, aussi radieuse qu'elle puisse être. Il a accepté la majesté de son sort avec un coeur sans questions et son cadeau repose encore enveloppé devant lui : la liberté, cette satanée liberté."

Sans titre, Jackson Pollock, vers 1948-49, Metropolitan Museum Of Art, New York.


Patti Smith évoque les larmes de peinture de l'artiste américain lorsqu'elle retrouve une goutte de sang tombée dans un de ses carnets. Après de longues recherches parmi le travail de l'expressionniste abstrait, j'ai trouvé que cette encre noire mêlée à la peinture laquée vermillon, ici projetées sur la toile, entrait en résonance avec l'image mentale de Patti.

Les glaneurs de rêves

L'auteure vous présentera enfin les glaneurs de rêves, tantôt esprits des champs tantôt étranges créatures, parées de capes et de bottes, vivant dans les nuages. Il vous suffira d'être plein de compassion pour l'infime, de respecter la nature et de cultiver la bonté du coeur pour les apercevoir. Patti Smith regrette de ne pas avoir l'étoffe d'un peintre afin de rendre hommage à l'omniprésente beauté de ce qu'elle contemple (la mer, le ciel, les nuages, les arbres, la végétation, les animaux et surtout la phalène blanche, un grand papillon de nuit, dont les ailes font l'objet de plusieurs métaphores) : "Je rêvais d'être peintre, mais j'ai laissé l'image glisser dans une cuve de pigments et de crème pâtissière pendant que je sautais de temple en décharge en quête du mot. Une bergère solitaire qui ramassait des bouts de laine arrachés par la main du vent au ventre d'un agneau."

Les glaneuses, Jean-François Millet, 1857

Millet livre dans ce tableau le résultat de dix années de recherches autour du thème des glaneuses. Ces femmes incarnent le prolétariat rural. Il juxtapose ainsi les trois phases de leur mouvement répétitif et éreintant : se baisser, ramasser, se relever. Si une calme sérénité semble émaner du tableau, il n'en est rien ! Cette toile provoquera l'un des scandales les plus retentissants du XIXe siècle. En arrière-plan du tableau, on constate que la récolte a été bonne. Les journaux y voient le symbole d'une révolution populaire menaçante. La façon dont Millet décrit la pauvreté dérange. Ces glaneuses semblent culpabiliser et troubler l'ordre public.

Une phalène blanche

Patti Smith, grande admiratrice de Virginia Woolf, réclame une chambre à soi :
un espace de liberté nécessaire au rêve et à la création.

Les fleurs des champs, Louis Janmot (peintre et poète de l'Ecole de Lyon), 1845.

Ophelia, John William Waterhouse, 1889.


L'héroïne de William Shakespeare, couchée dans un pré au bord du fleuve, s'abandonne au rêve éveillé parmi les fleurs. Lorsqu'elle était jeune-fille, Patti Smith avait également l'habitude de s'allonger dans les champs du sud du New Jersey. Elle a même (in)vraisemblablement connu deux épisodes de lévitation avec la sensation de planer au-dessus de l'herbe comme Nijinsky en pleine danse.

Just Kids (collection de poche Folio, tirage limité sous étui pour les fêtes de Noël) 

J'espère que cet article et le montage photo réalisé ci-dessous vous donnera envie de vous procurer au plus vite le livre Just Kids qui retrace la carrière de Patti Smith et de son ami et compagnon, le photographe Robert Mapplethorpe, dans le New York underground des années 1960-1970. Cet ouvrage passionnant - il a obtenu le National Book Award en 2010, l'une des distinctions littéraires les plus prestigieuses des Etats-Unis - est également une poignante histoire d'amour entre deux gamins inséparables dont l'ascension fut le résultat d'une collaboration inspirée que seule la mort pouvait interrompre.


Patti Smith par Renaud Monfourny
Photographie pour le magazine Les Inrockuptibles