La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mercredi 17 septembre 2014

Chambre 2, Julie Bonnie

A toutes les mères. Et en particulier à la mienne, ex-membre du corps de ballet de l'Opéra de Lyon puis danseuse d'opérettes espagnoles et de flamenco, qui a abandonné la vie d'artiste pour devenir secrétaire et m'élever.

A mon frère et à sa compagne (actuellement enceinte!).

A tous ceux qui ont connu la sensation étrange de ne pas être à leur place au travail. 

Chambre 2 a obtenu le Prix du roman FNAC 2013
Julie Bonnie, née à Tours en 1972, est chanteuse, guitariste, violoniste, compositeur et écrivain
(elle a donné son premier concert à 14 ans et a chanté dans toute l'Europe pendant plus de dix ans)

L'héroïne du roman, Béatrice, est une ancienne artiste punk-rock issue du mouvement grunge du début des années 1990. Pendant treize ans, elle a dansé nue sur scène au sein du Cabaret de l'amour ("un cabaret à la berlinoise, noir, triste, beau, sexuel"), une troupe fondée par son mari Gabor, un violoniste gitan, en association avec quelques amis. Le suicide d'un couple de strip-teaseurs homosexuels atteints du sida, dont le show époustouflant leur assurait jusqu'ici le succès, mit brutalement fin à leur tournée dans toute la France. Gabor fut anéanti par ce drame et plongea dans l'alcool, abandonnant sa femme et ses deux enfants (Norma Maria Rose et Roméo pour lequel la maman a joui en accouchant!). Béatrice entama alors une formation pour se reconvertir comme auxiliaire de puériculture.

Le roman, découpé en très courts chapitres, suit la tournée de Béatrice dans les chambres du service de maternité du Docteur Mille (un homme blasé par son métier) où elle nous livre les soubresauts de son quotidien : la naissance n'a rien du conte de fées promis et l'accouchement met parfois le corps et l'âme au supplice.


Julie Bonnie évoque avec justesse les réactions diverses des femmes face à la naissance (joie, baby blues, dégoût, rejet, dépression, folie), les nombreuses questions quant aux soins à apporter aux nouveaux-nés, la difficulté d'allaiter ou bien encore la détresse liée à un avortement ou une fausse-couche (l'héroïne a elle-même perdu un fils à l'état de foetus enterré dans une petite boite au cimetière du Père Lachaise, le quartier où elle habite). J'ai particulièrement aimé le passage sur l'épuisement d'une césarienne, bousculant les clichés à propos des mamans épanouies (j'ai moi-même très mal vécu cette opération : hémorragie, douleurs, sentiment d'échec car je ne me suis pas sentie capable de guider l'enfant par les voies naturelles) : "Dans le lit il y a un fantôme qui a dû être une femme, pas plus tard qu'il y a une semaine. Elle a les yeux boursouflés, les cheveux sales et en bataille,  à poil, avec un slip filet plein de sang, le bide qui dégouline par-dessus, assise comme une folle sur le bord de son lit, le regard perdu (...) Mais les chirurgiens ne savent pas ce qu'ils découpent. On leur a appris la chair, la peau, l'utérus,  le muscle. Pas l'âme. Ils ne savent pas du tout ce qu'ils font. Ils remettent une dame dans un lit, avec des agrafes elle a l'air entière." J'ai également été touchée par le pleurer-rire d'une jeune fille de 19 ans qui se "réveille" d'un déni de grossesse (chacune de nous partage la culpabilité de ne pas être une "mère parfaite") : "Je la vois tomber amoureuse. C'est comme si une nouvelle couleur venue de nulle part, comme si l'indigo de l'arc en ciel de mon enfance avait envahi toute la pièce (...) J'assiste à la naissance d'une mère. C'est presque plus émouvant que la naissance d'un enfant. Le spectacle, si près de moi, est à la hauteur de toutes les peintures religieuses du monde. C'est ça, un miracle (...) Je comprends la honte, la culpabilité. Je comprends tout au plus profond de moi. Je vais vous dire, même, je crois qu'à ce moment je ressens exactement ce qu'elle ressent. Fermez les yeux, s'il vous plaît. Imaginez cette chambre d'hôpital où tout est indigo. Et où se passe un miracle sans Dieu, de la puissance d'un ouragan, pour deux femmes inadaptées qui pleurent." Enfin, j'ai trouvé terriblement cruelle l'hypocrisie dont toutes les générations confondues font preuve vis-à-vis du monde merveilleux de l'enfant à paraître. Le dernier tabou serait d'avouer aux futures mères que tout ne sera pas rose en devenant responsable d'un petit être susceptible de tuer la relation de couple (comment devenir parent et préserver le désir pour l'autre ?) : "Evidemment, personne ne lui a parlé de l'odeur d'étable, du sang, de la douleur, du petit corps visqueux et incompréhensible, des seins en charpie, des nuits entièrement blanches, du sentiment de solitude, d'impuissance. Déjà on ne lui avait pas vraiment parlé des mâles non plus, du vagin, des liquides, des odeurs, du souffle bruyant du désir, des rictus, du mouvement, du frottement. Non, une jolie robe, un baigneur acheté au magasin, et démerde-toi".

Maternité, Pablo Picasso (1905)

L'Avortement, lithographie de Frida Kahlo (1932)
Mexico, Xochimilco, Museo Dolores Olmedo

A travers ce texte, l'auteur dénonce en contrepoint les mauvaises conditions de travail à l'hôpital, le petit pouvoir des chefs sur les employés, le manque de solidarité entre collègues face aux coups durs (l'amie de Béatrice, une sage-femme portugaise peu encline aux commérages, est licenciée car déclarée responsable de la mort d'un bébé victime d'un arrêt cardiaque) ainsi que les lieux communs et autres vulgarités échangés en salle de repos, en particulier lors de la "trans"*. Elle énumère ainsi tous les inconvénients du métier qui l'amènent à voler des anxiolytiques dans la pharmacie réservée aux patientes du service pour calmer ses angoisses de mort : "N'oublions pas les blouses horribles, en nylon, qui commencent à bien puer à la mi-journée, les gardes de douze heures, dans les tongs, les pieds gonflés,  les cernes qui se creusent,  les bijoux interdits,  les bourrelets à cause de l'élastique à la taille qui serre trop, les ballonnements,  le gavage au chocolat (merci quand même,  mesdames) et les repas avalés en une seconde.  L'âge,  les bas de contention,  les varices et les ceintures dorsales. ET le salaire de merde". Elle fait des malaises répétitifs et a la sensation que les contours de son corps disparaissent et que sa peau ne remplit plus sa fonction : "Tout mon être est paralysé, les mouvements sont impossibles, un cachot. Pourtant chacun de mes muscles veut s'enfuir, bouger, exister (...) Je frotte ma peau, mes membres, parfois jusqu'au sang. La douleur infligée rappelle à ma peau qu'elle est là pour faire son boulot de protection, de séparation, de barrière". Elle finit par être licenciée lorsque le personnel la retrouve endormie à côté de la femme-épave de la chambre 2 (un légume suite à la perte d'un enfant) décédée d'une crise cardiaque pendant son sommeil.

J'ai été chamboulée par la lecture de ce roman "féministe" rempli d'amour. Il m'a soufflé une parole bienveillante à l'oreille : réveiller mon corps du temps où il existait, soit reprendre le sport. L'expérience de Béatrice entre curieusement en résonance avec mon actuel départ de l'office HLM où j'ai travaillé pendant dix ans (la deuxième année, j'ai abandonné la danse à la naissance de ma fille) avant de tomber en dépression. J'étais sans doute bien trop vulnérable face à la misère sociale des locataires (pauvreté, insatisfactions, exigences, harcèlement téléphonique, agressions verbales) ainsi qu'à la férocité des collègues qui se détruisent les uns et les autres et au travail administratif truffé de procédures à suivre à la lettre sans commettre d'erreur. Je laisse le dernier mot à Béatrice résumant bien l'état de la société actuelle qui enfonce le voisin au lieu de lui tendre la main : "Ils savaient à l'avance. Ils avaient compris, eux, ce qui pouvait arriver quand on est pas en béton. Pourtant, ils étaient restés là, à me regarder tomber, sombrer, comme on aime observer un accident de voiture, parce que ça conjure le sort."

* La transmission désigne le moment où l'équipe se réunit pour parler de ce qui se passe chambre par chambre : "Une foire au mal-être du corps médical".

L'étoile Marie-Agnès Gillot (campagne Repetto 2012)
Etre libre comme l'air

Marie-Agnès Gillot photographiée par Mario Sorrenti (M, Le magazine du Monde, 25 mai 2013)
Sortir du liquide amniotique / Redevenir poussière

dimanche 17 août 2014

Maintenant qu'il fait nuit sur toi

Retour du Pérou en 1999.
Pour Christophe, mon premier amour, rencontré l'été 1991 à Biarritz, dont je viens d'apprendre la cruelle disparition le 21 octobre 2003 en gare de Toulon (les gendarmes ont retrouvé son corps sur la voie ferrée : suicide ou accident ?). Il fut un temps pris dans les méandres de la maladie alcoolique jusqu'à son long séjour dans le centre de désintoxication de Tarapoto en Haute Amazonie péruvienne.

Je berce ma solitude le long du quai pavé de la gare déserte. Un wagon de marchandises en larmes traverse le ciel bleu cobalt sous un pont d'étoiles métalliques qui scintillent à la lueur de la pleine lune. Les pylônes aux yeux d'ampoules, témoins silencieux de ta chute, prient pour ne plus jamais entendre le cri des rails à l'approche du train meurtrier. La maison de briques insomniaque, toute honteuse, enflamme de ses rougissements les herbes sèches au pied de la clôture barbelée tandis que ses fenêtres éclairées peignent des reflets d'or sur mes cheveux et mon manteau de sang. Qui donc viendra frapper à la porte de mon coeur maintenant qu'il fait nuit sur toi ?

Solitude, 1955.
Paul Delvaux (1897-1994) est un peintre post-impressionniste,
expressionniste puis surréaliste belge.

Exposition "Paul Delvaux, le rêveur éveillé" jusqu'au 21 septembre 2014 
Musée Cantini - 19 rue Grignan - 13000 Marseille
Du mardi au dimanche de 10h à 18h

Je vous conseille d'aller visiter cette exposition qui rassemble à Marseille un nombre important de dessins et de peintures de Paul Delvaux (une vraie découverte!) autour de plusieurs thèmes de prédilection tels que les trains et les gares, les squelettes, la femme et le nu féminin, le couple et les relations homosexuelles, l'Antiquité gréco-romaine (il est influencé par Giorgio de Chirico). Vous serez sans doute intrigués par l'atmosphère insolite et mystérieuse qui se dégage de ses œuvres dans une large gamme de tons gris et bleus. 

J'ai particulièrement aimé la poésie onirique de la peinture nommée Solitude qui représente probablement la gare du Luxembourg à Bruxelles. Enfant, le peintre observe, depuis sa chambre à coucher, le tramway qui passe rue de la Régence à Bruxelles (symbole fascinant de la modernité émergente). Le train est ensuite associé aux visites régulières rendues à sa famille maternelle dans la région de Liège. 

Passionné par l'univers ferroviaire, le peintre belge a même reçu une distinction unique parmi ses confrères, puisqu'il a été nommé chef de gare honoraire de Louvain-la-Neuve ! Ses tableaux représentent presque invariablement des gardes désertées, des locomotives sur lesquelles planent d'épais mystères et des jeunes femmes lascives au regard absent. 
J'avais réalisé ce portrait de Christophe lors
de l'été 1991 à Biarritz. Il jouait souvent au foot
avec ce petit garçon au centre de vacances Maeva.

Nous voulions un souvenir ensemble en 1999,
à son retour du Pérou. Le cliché a été pris grâce au
déclencheur automatique d'un appareil photo reflex
chez moi, rue Salomon de Rothschild à Suresnes (92).

lundi 21 juillet 2014

Ethan Frome, Edith Wharton

En dépit d'une couverture fort peu séduisante (une typographie blanche sur le fond gris-bleu de la peinture Sleigh Ride de Winslow Homer), j'ai immédiatement été attirée par Ethan Frome d'Edith Wharton, chef d'oeuvre atypique et peu connu en France de la grande romancière américaine, publié une première fois en 1911 et retraduit cette année par Julie Wolkenstein* pour la collection de poche des éditions P.O.L.

Le roman se déroule à la fin du XIXe siècle et l'intrigue nous est livrée, sous forme de flashback, par un narrateur anonyme, envoyé en mission dans une centrale électrique, qui passe l'hiver dans la localité fictive de Starkfield parmi les montagnes du Massachussetts en Nouvelle-Anglererre. Durant son séjour, logé chez la veuve Mrs Hale, il doit user de toute sa finesse pour convaincre quelques langues de lui conter l'étonnant destin d'Ethan Frome.

Un héros si discret et une épouse acariâtre

Ethan est un jeune homme pauvre d'origine irlandaise, taciturne et asocial. Il possède un visage basané et émacié à l'expression austère, des yeux bleus impénétrables, une balafre rouge sur le front, une tignasse de cheveux clairs et une démarche de boiteux (la partie droite de son corps a été déformée suite à un accident dans la collision d'un tramway). Il semble plongé dans un "isolement moral insondable" depuis qu'il a hérité d'une ferme et d'une scierie qui ne lui rapportent rien et épousé Zenobia (surnommée Zeena), une vieille cousine hypocondriaque, auparavant infirmière. Jusqu'au jour où, sans comprendre ce qui lui arrive, il tombe amoureux de Mattie Silver, la cousine ruinée que sa femme embauche comme domestique. Il se perd alors dans des rêveries romantiques qui l'éloignent de son épouse aigrie dont il ne supporte plus la respiration asthmatique, les caprices, l'absence de conversation et l'indifférence à tout sauf à ses problèmes : il a "l'impression que son coeur était ligoté, qu'une main invisible resserrait la corde à chaque seconde". Il se rend compte qu'il vit à ses côtés tel un fidèle serviteur mais n'éprouve aucun plaisir en sa compagnie. L'a-t-il seulement jamais vraiment aimée et regardée ? : "Se découpant sur les ténèbres de la cuisine, elle était debout là, haute silhouette décharnée, une main serrant sa courtepointe en patchwork contre sa poitrine plate, l'autre portant une lampe. La lumière, qu'elle tenait à la hauteur de son menton, détachait dans l'ombre son cou ridé et le poignet saillant de la main qui agrippait le patchwork, et agrandissait démesurément les creux et les bosses de son visage osseux, sous sa couronne d'épingles à cheveux. Aux yeux d'Ethan, dont cette heure passée avec Mattie avait plongé l'esprit dans des vapeurs rosées, cette apparition avait la précision intense des rêves qui précèdent immédiatement le réveil. Il eut l'impression de n'avoir jamais pris conscience avant cet instant de l'allure qu'avait sa femme".

Le paysan, Paul Cézanne, 1891

Une passion contrariée

Zeena, jalouse, soupçonne rapidement la passion silencieuse de son mari pour la jolie domestique qui respire la joie de vivre. Elle décide de consulter exceptionnellement un nouveau médecin à Bettsbridge et passe la nuit chez sa tante pour les laisser seuls tous les deux. Ethan dîne avec Mattie dont la beauté l'éblouit : "Il la trouve à l'endroit exact où il avait trouvé Zeena, une lampe à la main, se découpant sur le fond noir de la cuisine. Elle tenait la lampe à la même hauteur, et la lumière dessinait avec la même netteté sa jeune gorge menue et son poignet, aussi fin que celui d'un enfant. Puis l'éclairant par en dessous, elle faisait briller ses lèvres, soulignait ses yeux d'une ombre veloutée, et posait une touche d'une blancheur laiteuse sous les arcs sombres de ses sourcils. Elle portait sa robe de tous les jours, une étoffe sombre, et n'avait rien noué à son cou ; mais elle avait passé dans ses cheveux un bandeau cramoisi. Ce tribut au caractère exceptionnel de la situation la transformait et la glorifiait. Ethan la trouva plus grande, plus épanouie, ses formes et ses gestes lui parurent plus féminins." Cependant, leur unique soirée est gâchée lorsque Mattie casse involontairement un plat en verre offert autrefois comme cadeau de mariage aux époux Frome. Dès son retour, Zeena remarque que celui-ci a été recollé à la glu et demande à son mari de congédier immédiatement Mattie afin d'embaucher une aide ménagère plus robuste. Ethan est brisé de chagrin et regrette d'être marié à cette femme maintenant totalement alitée qui s'il l'abandonnait, resterait seule et sans ressources.

A Lovely Thought, Daniel Ridgway Knight, 1885
(peintre naturaliste américain né en 1839 à Philadephie, Pennsylvanie, et mort en 1924 à Paris)

Une tragédie rurale

Ethan reconduit Mattie en traineau chez son père. En chemin, à la nuit tombée, ils trouvent une luge abandonnée dans la neige et décident de se tuer ensemble en fonçant droit sur un grand orme : "Il alla chercher la luge, clignant des yeux comme un hibou lorsqu'il passa de l'ombre des épicéas au crépuscule transparent qui régnait, à découvert. La pente au-dessous d'eux était déserte (...) Comme ils déployaient leurs ailes pour l'attaquer, il eut l'impression qu'ils s'envolaient vraiment, qu'ils s'envolaient haut dans la nuit nuageuse, laissant Starkfield, infiniment loin au-dessous d'eux, s'évanouir comme un point dans l'espace (...) Mais soudain le visage de sa femme, monstrueusement distordu, s'interposa entre lui et son but, et il fit un mouvement instinctif pour le repousser. La luge, en réaction, fit une embardée, mais il la redressa, la maintint dans l'axe, et se jeta sur la masse noire et saillante. Il y eut un dernier instant où l'air le cingla comme des millions de fils de fer ; puis l'orme ...". Après l'accident, dont Ethan ressort indemne, Mattie reste dans le coma pendant trois jours avant de se réveiller chez Zeena qui prendra soin d'eux pendant plus de vingt ans, comme miraculeusement rétablie au moment précis où on avait besoin d'elle.

Farmstead and Sleigh in Winter, George Henry Durrie, 1863 (collection privée)
L'artiste américain (né en 1820 à Hartford, Connecticut, et mort en 1869 à New Haven) étudie avec Nathaniel Jocelyn, un graveur et portraitiste local, et s'installe à New Haven. Vers 1850, il commence à peindre des scènes de genre de la vie rurale ainsi que des paysages d'hiver qui le rendent populaire


New England Winter Scene, George Henry Durrie, 1858 (collection privée)

Un roman atypique dans la production d'Edith Wharton

L'auteur de Chez les heureux du monde et du Temps de l'innocence s'éloigne des salons bourgeois de New York pour se glisser dans la peau d'un paysan sensible et taiseux. Elle aborde ainsi divers problématiques : l'indépendance des femmes, le désir empêché, le renoncement à la passion, la maladie, le suicide et la fin de vie. Edith Wharton nous plonge dans un huis clos menacé par le déchainement des éléments naturels en hiver (le froid, le gel, la neige, la tombée de la nuit, les arbres pliés sous le vent, ...) et nous pose la question suivante : une existence diminuée, affectivement et physiquement, vaut-elle la peine d'être vécue ? Il est impossible de ne pas se laisser happer par l'intensité dramatique de cette tragédie rurale oppressante où même la mort ne veut pas des héros. Ecrit dans un style sobre, à la construction en revanche compliquée, ce roman est étonnamment contemporain car ses personnages, à la psychologie simplement esquissée, n'ont rien de désuet. Elle s'en explique ainsi dans son introduction : "Le thème de mon récit n'était pas de ceux qui permettent de nombreuses variations. Il fallait le traiter sobrement et sommairement, à la manière même dont la vie s'était toujours présentée à mes protagonistes ; en s'efforçant de rendre leurs sentiments plus élaborés et plus complexes, on trahirait forcément l'ensemble. Ils étaient, en vérité, ces personnages, mes affleurements de granit ; mais seulement à demi déterrés, et à peine plus éloquents."

La romancière prise en photo en 1907
Portrait d'Edith Wharton, née Jones, Edward Harrison May, 1881 (Academy of Arts & Letters, NYC)

***** Clin d'oeil à Un coeur simple de Gustave Flaubert *****

A écouter : 
http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/flaubert-gustave-un-coeur-simple.html

Félicité et son perroquet Loulou, illustration de 1913 réalisée par Auguste Leroux
pour Un coeur simple de Gustave Flaubert publié en 1877 : Mattie Silver, la domestique dont Ethan Frome s'éprend, peut nous faire penser au caractère et au dévouement de Félicité, la bonne de Madame Aubain

***** Notes *****

* La première traduction d'Ethan Frome a été réalisée par Pierre Leyris en 1984 (disponible dans la collection L'Imaginaire Gallimard). Julie Wolkenstein a également retraduit Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald, publié en 2011 aux éditions P.O.L sous le titre volontairement écourté de Gatsby.

mardi 1 juillet 2014

Mémoire de mes putains tristes, Gabriel Garcia Marquez











A l'occasion de la fête de la librairie indépendante, le 26 avril dernier, je voulais découvrir un roman de l'auteur colombien Gabriel Garcia Marquez (prix Nobel 1982), tout juste décédé, en dehors de ses grands chefs d'oeuvre Cent ans de solitude ou L'amour au temps du choléra. Je me suis donc procuré Mémoires de mes putains tristes, publié en 2004, qui rend hommage aux Belles endormies de Yasunari Kawabata (prix Nobel 1968).

L'histoire se passe dans les années 1950 sous le soleil d'août d'une cité Bolivienne. Le héros est un vieux misanthrope lettré et mélomane (il n'est jamais nommé), ancien professeur de grammaire espagnole et latine, qui rédige des dépêches pour le journal Diaro de La Paz. Il habite une maison coloniale où vit également sa bonne, Damiana, l'unique témoin de sa vie dissolue, pleine de misères et de coucheries avec les prostituées. Pour fêter ses 90 ans, le héros, laid et timide, souhaite s'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente vierge. Il fait appel à son amie Rosa Cabarcas, la patronne du bordel historique d'Enfamia La Noire ("L'Arcadie des autorités locales"), qui lui propose une jeune-fille illettrée d'à peine 14 ans. Celle-ci travaille la journée dans une usine de chemises puis s'occupe de ses frères et couche sa mère percluse de rhumatismes avant de rejoindre la maison close à partir de 22 heures pour boire un mélange de bromure et de valériane (elle a peur d'avoir mal la "première fois"). Le héros passe plusieurs nuits chastes auprès d'elle et se contente de contempler son corps nu sans l'urgence du désir ni les inconvénients de la pudeur : "On lui avait frisé les cheveux, et les ongles de ses pieds et de ses mains étaient recouverts d'un vernis incolore, mais sa peau couleur de mélasse avait un aspect rêche et abîmé. Les seins, à peine éclos, ressemblaient encore à ceux d'un petit garçon mais on les sentait gorgés d'une énergie secrète sur le point d'éclater (...) Mais ni le maquillage ni l'épilation ne parvenaient à dissimuler sa personnalité : le nez altier, les sourcils rapprochés, les lèvres ardentes. Un tendre taureau de combat, ai-je pensé." Contre toute attente, il tombe passionnément amoureux de celle qu'il baptise Delgadina : "Aujourd'hui, je sais que ce n'était pas une hallucination mais plutôt le miracle du premier amour de ma vie à quatre-vingt-dix ans". Il lui écrit des lettres d'amour à travers le billet dominical du journal ("Le sexe c'est la consolation quand l'amour ne suffit pas"), lui fait la lecture, la couvre de baisers et de cadeaux (un ventilateur, un tableau d'Orlando de Rivera*(1), une bicyclette) jusqu'à ce qu'elle disparaisse. La maison a du fermer ses portes suite au scandale du meurtre d'un important client banquier. Le héros déambule dans les rues, tombe sur les décombres du vieil hôtel de passe où, peu avant ses douze ans, une prostituée l'a initié de force aux "arts de l'amour" et comprend brutalement que Delgadina lui rappelle cette femme pour qui il avait éprouvé de la passion : "Elle m'a jeté sur un grand lit à quatre places , m'a ôté mes culottes en un tournemain magistral et a entrepris de me chevaucher, mais la terreur glacée qui inondait mon corps m'a empêché de l'honorer comme un homme. Cette nuit-là, dans mon lit, je n'ai pu dormir qu'une heure à cause de la honte de cet assaut et de l'envie de la revoir." Lorsqu'il retrouve sa belle avec l'aide de Rosa Cabarcas (le récit devient à ce moment un peu confus : comment la jeune-fille réagira-t-elle face aux déclarations d'un homme qu'elle n'a jamais vu réveillée ?), il rachète immédiatement la maison close : "C'était enfin la vraie vie, mon coeur était sauf et j'étais condamné à mourir d'amour au terme d'une agonie de plaisir un jour quelconque après ma centième année".

Ce petit conte de Gabriel Garcia Marquez sert de prétexte à l'auteur pour dénoncer la corruption des élites de l'Etat et s'amuser des réactions probables qu'il suscitera chez son lecteur. Je le soupçonne en effet d'avoir pris beaucoup de plaisir à dresser le portrait d'un homme antipathique au désir immoral (le livre n'a curieusement pas été censuré pour incitation à la pédophilie, en revanche le tournage d'une adaptation cinématographique a été empêché) et le transformer en un tendre agneau. Cette conversion, aussi radicale soit-elle, ne fait cependant pas l'impasse sur l'étape essentielle préalable à l'amour durable : affronter son être véritable pour ne plus se mentir : "Grâce à elle j'ai affronté pour la première fois mon être véritable (...) J'ai découvert que ma discipline n'est pas une vertu mais une réaction contre ma négligence; que ma générosité apparente cache ma mesquinerie, que je suis trop prudent parce que je suis malpensant, conciliateur pour ne pas succomber à mes colères rentrées, ponctuel pour qu'on ne sache pas à quel point le temps des autres m'est indifférent". A la fin du roman, cet homme aura revisité sa part obscure, prêt à s'oublier pour aller vers l'autre.

Prostituées de Mexico City, Calle Cuauhtemoctzin, Henri Cartier-Bresson, 1934


Maison de Marta Pintuco, Fernando Botero, 2001
Botero est un artiste colombien né en 1932 à Medellin. Il est l'un des rares peintres à connaître le succès de son vivant. Il est réputé pour ses personnages ronds et parfois obèses qui célèbrent la volupté et les plaisirs de la chair.

Les amants, Fernando Botero, 1973 (vente aux enchères Christie's)

***** Les Belles endormies *****

Yasunari Kawabata 


Le roman de Yasunari Kawabata, paru en 1966, nous immerge dans les pensées intimes d'Eguchi, un homme de 67 ans, qui va passer cinq nuits auprès de jeunes-filles droguées au sein d'une maison réservée aux vieillards, les clients de "tout repos", en bordure de mer. Voici le résumé de ce qui se déroule dans le secret des chambres dont le silence est rompu par le reflux incessant des vagues brisées :

I) Eguchi passe une partie de la première nuit à contempler le corps nu d'une jeune-fille de 20 ans. Troublé par la proximité de sa "chaleur juvénile", le "doux éclat" de sa peau et l'odeur agréable de ses cheveux, il prend les somnifères laissés à sa disposition sur la table de chevet afin d'oublier son impuissance (la "disgrâce de ne plus être un homme"). Il fait alors deux rêves. Le premier met en scène une femme à la beauté incomparable, aimée autrefois, dont il suce le sang qui perle autour du bouton de son sein tandis qu'un bébé, coiffé d'un bonnet de laine blanche, dort dans son dos (en est-il le père ?). Le second se déroule dans la salle d'accouchement d'une clinique où sa fille donne le jour à un enfant monstrueux qu'elle met en pièces. Malgré ces épisodes oniriques douloureux, Eguchi se réveille avec la sensation d'être enveloppé par "la douceur de l'enfance" et prend délicatement le sein de la jeune fille dans sa paume "comme si ç'avait été le sein de sa propre mère avant qu'elle l'eût porté."

II) Eguchi revient le soir même et s'expose au mépris des hôtesses qui décèlent à la fois son excitation et sa honte. Elles lui proposent une nouvelle jeune-fille "entraînée" et provocante jusque dans le sommeil. Il est attiré par ses lèvres entrouvertes peintes en rouge et par le parfum de ses épaules, de sa nuque et de ses cheveux. Il touche ses dents, soupèse ses seins opulents, regarde ses jambes fermes et élancées ainsi que ses longs doigts déliés. Puis, il la traite brutalement sous la touffeur de la couverture chauffante dans l'espoir de la réveiller mais renonce à enfreindre les interdits : "Toutefois, il fut aussitôt arrêté par le signe évident de sa virginité". Il ressent une secrète culpabilité et la prend dans ses bras. Elle lui rend alors docilement son étreinte et il s'oublie "au point de se laisser envelopper à pleine peau par une fille jeune". A ce moment précis, il se souvient des fleurs admirées lors d'un voyage avec ses trois filles alors qu'elles n'étaient pas encore mariées. La belle endormie lui rappelle la vision du "Camélia effeuillé" de Tsubaki-dera, un arbre géant vieux de quatre siècles, dans la splendeur de sa floraison, soit une véritable invitation à la vie. 

III) Huit jours après, Eguchi revient pour la troisième fois. II dort avec une petite fille "apprentie" qui lui permet de revivre intensément son passé érotique. Il pose ses lèvres sur les siennes et pense à l'hôtel de Kôbé où il avait passé une nuit torride avec une conquête de boîte de nuit, une femme mariée âgée d'une petite trentaine d'années (il avait alors déjà 64 ans) au corps mince et ferme malgré deux petits enfants. Au lever, elle avait utilisé l'expression "dormir d'un sommeil de mort" pour qualifier le repos après les ébats sexuels. Cette expression illustre parfaitement le souhait actuel d'Eguchi : mourir dans son sommeil. Quel soulagement ce serait de s'endormir pour l'éternité ! Il demande à une hôtesse s'il est possible de consommer la même drogue que les jeunes filles et "quelle serait la fantaisie la plus grande que l'on pourrait se permettre ?" (il n'obtient pas de réponse).

IV) Eguchi se couche auprès d'une fille à la poitrine et aux formes généreuses. ll aime son visage irrégulier et ingénu et son abondante chevelure tirant sur le roux. L'odeur de sa peau moite est plus dense que d'ordinaire. La neige se met à tomber.

V) Eguchi passe sa dernière nuit en compagnie d'une femme noire à la peau luisante et d'une petite "apprentie" blanche à l'allure sauvage qui porte du rouge à lèvres. Le corps nu de cette dernière est étendu dans toute son éblouissante beauté. Il a l'impression que c'est sa dernière femme, ce qui éveille non seulement le souvenir de son premier baiser (une fille à bec de lièvre) mais aussi - et surtout - de sa première femme, soit sa mère (morte quand il n'avait que 17 ans) : "En un pareil endroit, comment l'idée a-t-elle pu me venir que ma mère était ma première femme ? (...) Ce dont il pouvait se souvenir, c'était des jours d'enfance où, dans son sommeil, il cherchait les seins de sa mère jeune". Il pense ensuite à son épouse dormant seule en cette nuit d'hiver. Et puis un accident totalement inattendu survient : la femme noire meurt de façon mystérieuse (crise cardiaque ?) et sera simplement évacuée de la maison sans aucune explication (lui a-t-on administré trop de drogue ?). Le livre se clôt sur l'angoisse d'Eguchi qui redoute d'éveiller les soupçons et s'attirer des ennuis (a-t-il réellement tenté d'étrangler la prostituée comme il le fantasmait ?). Le lecteur comprend qu'il ne prendra pas le risque de revenir encore une fois. Il a fait son dernier voyage en remontant le fil de ses plus beaux souvenirs. Il est peut-être enfin prêt à "entrer dans la mort les yeux ouverts."*(2)

Le roman de Kawabata est unique en son genre car il aborde de manière insolite les voluptés qui entourent l'absence de rapport sexuel. A l'adolescence, j'avais été fascinée par ce récit bien que le trouvant légèrement pervers et trop souvent illustré par des clichés érotiques (de nombreux photographes ont été inspirés par le thème des belles endormies). A la relecture, j'y ai décelé une réflexion sur les femmes (mères, filles, amantes), la "détresse glacée de la vieillesse" et la solitude à l'approche de la mort. L'écriture de Kawabata est épurée, fluide et poétique. Elle puise ses effets dans la magnificence de la nature et le raffinement des contrastes : le sang et la neige, le chaud et le froid, la jeunesse et l'impuissance, l'amour maternel et les passions érotiques, le calme de l'hôtel et le bruit des vagues, l'odeur si différente d'un corps à l'autre. Elle repose également sur une économie de descriptions physiques - la beauté des jeunes-filles est simplement esquissée (libre au lecteur de remplir les espaces vides via son imagination) - au profit de longs passages sur la position de leurs corps. J'ai ainsi été saisie par la chorégraphie minutieuse du ballet silencieux que l'auteur inscrit dans l'espace rectangulaire du lit. Il semble manipuler ses poupées comme des marionnettes*(3) en une combinaison infinie de petits mouvements qui révèlent son obsession pour les attaches et jointures de notre anatomie (cou, bras, poignets, mains, doigts, phalanges, pieds, plis des genoux, ...). En témoigne ce passage : "Elle sortit les deux bras, posa le droit sur l'appuie-tête et sur le dos de la main appuya sa joue droite. Dans cette position, Eguchi n'en pouvait apercevoir que les doigts. Ils étaient légèrement écartés, de sorte que le petit doigt se trouvait sous le sourcil et que l'index pointait de sous les lèvres. Le pouce était caché sous le menton. Le rouge des lèvres un peu tournées vers le bas formait avec le rouge des quatre ongles longs une tache unique sur la taie blanche de l'appuie-tête".

Gabriel Garcia Marquez se démarque radicalement du récit de Kawabata en le transformant en une histoire d'amour au présent : son anti-héros revit lorsqu'il devient nonagénaire et tombe amoureux de sa Lolita des Caraïbes (il a encore toutes ses facultés sexuelles) alors qu'Eguchi "régresse" vers la fusion maternelle en faisant le deuil de toute relation sentimentale (il ne semble plus vraiment attaché à son épouse). L'auteur colombien possède également un style totalement différent du maître japonais : c'est un mélange de chaleur, de drôlerie, d'exagération et de merveilleux, en partie empruntés à l'univers haut-en-couleurs de l'art populaire mexicain, qui nous transmettent une vision plus naïve, gaie, optimiste et réconfortante de la vieillesse.

Une beauté endormie, années 1880-1890, collection d'Adolfo Farsari (1841-1898) : photographe italien établi au Japon. Son studio produisait généralement des photographies sur papier albumine sépia monochrome qui étaient colorées à la main.

Une sélection de quelques belles endormies à travers l'art :

La Muse endormie, Brancusi, 1910
- Dessin de Matisse, années 1940
Manao tupapau, Esprit des morts observant, Paul Gauguin, 1892
Jeune fille endormie, Balthus, 1943
La Sieste, Bonnard, 1900

***** Exposition cet été au Musée Bonnard (Le Cannet, Côte d'Azur ) *****

Exposition sur le rêve, le sommeil et les belles endormies à travers des oeuvres d'artistes modernes tels que Bonnard, Vuillard, Vallotton, Matisse, Picasso, Brancusi, Manguin, Van Dongen et tant d'autres

***** Notes *****

*(1) : Peintre et dessinateur connu sous le sobriquet de "Figurita". Il était membre du groupe de Barranquilla dans les années 1950 (auteurs colombiens tels que Gabriel Garcia Marquez, Alvaro Cepeda Samudio, José Félix Fuenmayor).

*(2) : "Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts" sont les derniers mots de Mémoires d'Hadrien, roman de Marguerite Yourcenar.

*(3) : L'art du théâtre de marionnettes traditionnel japonais (le bunraku) date du XVIIe siècle. Il y a un seul récitant qui chante tous les rôles et trois manipulateurs, visibles par le public, pour chaque marionnette. Ils utilisent soit la gestuelle furi, plutôt réaliste, soit la gestuelle kata, empreinte de stylisation, selon l'émotion recherchée.

Bunraku, photo de Hiroshi Sugimoto

dimanche 1 juin 2014

La femme aux pieds nus, Scholastique Mukasonga (Rwanda)



Pour célébrer les 20 ans du génocide des Tutsi au Rwanda, j'ai choisi un roman autobiographique de Scholastique Mukasonga qui, au lieu de raconter les massacres sur fond de climat politique chaotique, évoque les traditions ancestrales de la communauté Tutsi à travers l'humble portrait de sa mère, Stefania, démembrée à la machette par les Hutu en 1994. Ce livre est le linceul dont sa famille n'a pas pu la recouvrir ("Quand je mourrai, surtout recouvrez mon corps avec mon pagne, personne ne doit voir le corps d'une mère"). C'est également un hommage à toutes les femmes qui se reconnaîtront dans le courage et le persévérant espoir de Stefania.

1) Sauver les enfants

En 1960, des milliers de Tutsi sont déplacés par les autorités mandataires belges dans la savane inhospitalière du Buguresa, à Nyamata. La famille de Scholastique est assignée à Gitagata, un des villages de regroupement. Stefania n'a qu'une seule raison d'y survivre : sauver ses enfants de la terreur des soldats du camp militaire de Gako, situé à la frontière du Burundi, qui saccagent les maisons, pillent les biens et tuent les vaches des Tutsi. Scholastique et ses deux soeurs cadettes, Jeanne et Juliette, se cachent au moindre danger dans les profonds terriers que creusent les fourmiliers en pleine brousse. Quant à Alexia et André, ils étudient dans un collège éloigné et ne rentrent que pour les vacances.

2) Les larmes de la lune

Scholastique se remémore les arbres situés dans la cour de la maison de Gitagata : un caféier qui servait de parasol jusqu'à 18h (la nuit tombe à la même heure en toute saison), un grand manioc, un ricin (les graines lavées à l'eau de pluie, séchées et grillées sont une friandise) : "Si le ricin était l'objet de toutes nos convoitises, il nous remplissait tout autant de terreur. C'était sur ses feuilles que tombaient les larmes de la lune. Ces larmes avaient, au dire de Stefania, la couleur et la consistance d'un beurre un peu mou, elles glissaient sur les feuilles, coulaient ensuite en filets visqueux sur toute la longueur de la plante et se répandaient en flaques jaunâtres à son pied. Cela se passait toujours à la pleine lune (...) C'était un présage sinistre qui annonçait que les pires malheurs allaient d'abattre sur la famille".

3) La maison de Stefania

Les cases alignées derrière une rangée de caféiers sont appelées les maisons de Tripolo (le nom d'un Blanc qui a eu l'idée de planter des piquets pour soutenir les mauvaises tôles dont les exilés devaient faire leur habitation). Derrière la case, Stefania construit l'inzu (la maison de paille tressée comme une vannerie), le rugo (l'enclos constitué de haies qui délimitent les demi-cercles de plusieurs cours imbriquées les unes dans les autres), la première cour (sorte de vestibule), la deuxième cour (le domaine des vaches), l'arrière-cour qui abrite les greniers (c'est le domaine de la mère de famille : préparations culinaires, jardinage, toilette du corps, réception d'amies, culte aux anciens).

4) Le sorgho

Juste avant la grande saison des pluies (de mars à mai), Stefania retourne la terre à la houe, sème le sorgho blanc (utilisé pour la bouillie ou la pâte consommée lors de la célébration de la nouvelle année) et le sorgho rouge (réservé à la bière) et bine à nouveau pour enfoncer les graines dans la terre grouillante de vers : "un beau champ de sorgho, c'était un talisman contre la famine et les calamités, un signe de fertilité et d'abondance et, pour nous les enfants, un dispensateur généreux de délices et de jeux". Les enfants mesurent leur taille aux tiges de la plante en fleurs et cueillent les inopfu, le fruit des plants de sorgho stérile et sans épis : "Sous l'enveloppe de feuilles de ces malvenus, il n'y avait pas de grains mais une masse blanche, informe, striée de filaments noirs". Les hommes réalisent ensuite la récolte, les femmes coupent les épis et les enfants les transportent jusqu'à l'aire de battage ou les greniers.

5) Médecine

Stefania reconstitue autour de la maison la pharmacie végétale où elle puise les ingrédients qui composent ses tisanes et onguents (le souci quotidien des mères est de faire partir les vers intestinaux qui minent la santé fragile des enfants). Cependant, malgré toutes les plantes dont elle connait les vertus, il lui manque le lait, ce précieux "élixir de vie" : "suprême richesse et délice de l'éleveur ! C'était sans doute par dérision qu'on nous avait déporté à Nyamata, le pays du lait ! pays stérile entre tous où les maigres troupeaux des Bagesera dépérissaient de maladies et de soif. On avait tué nos vaches et brûlé nos veaux dans les étables. Est-on encore un homme si l'on n'a plus son troupeau ?".

6) Le pain 

Le pain est la récompense suprême des bons élèves et l'ultime remède destiné aux enfants gravement malades car il coûte une fortune. Seuls les enseignants, les épouses des Blancs et les enfants des privilégiés peuvent acheter ces petites boules à la mie pâteuse et collante sur le marché de Kigali. Mais un jour, Kilimadame apprend à le fabriquer, construit un four et ouvre une boutique sur la place du marché de Nyamata. Celle-ci prospère et s'agrandit pour devenir un hôtel (un cabaret où l'on sert de la bière et de la cuisine "civilisée"). Lorsque Scholastique est admise à l'école d'assistantes sociales de Butare, elle est étonnée que les élèves aient du pain pour le petit-déjeuner. La semaine avant les vacances, elle garde précieusement ses parts pour les rapporter à sa famille.

7) Beauté et mariages

Le dimanche après-midi (le matin est consacré à la messe), les hommes vont de maison en maison à la recherche d'une cruche de bière de sorgho tandis que les femmes s'occupent des soins de beauté : épouillage, défrisage des cheveux au fer à repasser, massages à l'huile d'arachide en remplacement de l'ikimuri (le beurre de vache) : "L'absence d'ikimuri était pour les mamans l'un des signes les plus douloureux de l'exil. Que deviendraient leurs enfants sans ce baume de jouvence qui donnait aux membres force et beauté ?". Les critères de beauté que vantent les marieuses et que célèbrent les chansons, les proverbes et les contes sont : "une chevelure abondante mais qui laisse le front dégagé, un nez droit (ce petit nez qui décida de la mort de tant de Rwandais), des gencives noires comme en avait Stefania, signe de bon lignage, des dents écartées ...". Les femmes n'ont pas de miroir et se fient au jugement des autres : "Quand le soleil donnait un éclairage favorable, vous vous penchiez sur une flaque pour essayer de fixer votre reflet. Mais le portrait fluide dansait sou vos yeux impuissants. Votre visage d'eau se ridait, se fripait, se fragmentait en pellicules de lumière. Votre visage ne serait jamais à vous comme quand il était pris au piège du miroir, il était toujours pour les autres (...) Le seul miroir, c'étaient les autres : le regard de satisfaction ou les soupirs de découragement de votre mère, les remarques et les commentaires de votre grande soeur ou de vos camarades et puis la rumeur du village qui finissait bien par arriver jusqu'à vous : qui est belle ? qui ne l'est pas ?".

Qu'est-ce que le progrès selon les femmes du village ? : le port du caleçon au féminin, la teinture des cheveux blancs et "l'entrée en religion" (soit la possibilité d'atteindre la catégorie enviée des "évolués" en intégrant les séminaires et les noviciats où vêtements, nourriture, literie, tout y est presque comme chez les Blancs). Par exemple, Félicité, revenue du noviciat, incarne la femme autonome bien que menant une vie scandaleuse. Elle a obtenu de son père qu'il lui construise une maisonnette et des latrines pour elle toute seule à côté de la case de Tripolo.

8) Le mariage d'Antoine

La belle Mukasine, fiancée d'Antoine (le frère aîné de Scholastique), est enlevée par un noble qui appartient au clan royal. Antoine donne la vache qui lui était normalement destinée en dot, fruit de très longues privations, à la famille de Jeanne, sa nouvelle épouse.

9) Le pays des contes

Selon la coutume rwandaise, un père ne mange pas devant sa famille et doit réserver quelque chose pour le plus jeune de ses enfants (les hommes répugnent à manger en public et se cachent derrière une natte qui sert de rideau : "on est toujours gêné d'ouvrir la bouche devant les autres"). Après le repas, c'est l'heure des contes devant le feu (chansons tristes, anecdotes familiales, évocation de l'Ethiopie : "Ce pays fabuleux d'où, selon ma mère, seraient venus les Tutsi", bribes de l'histoire sainte tirées des sermons du dimanche ou des lectures de la Bible). Scholastique retient surtout la révélation de la trajectoire de ses parents : sa mère orpheline a été recueillie et employée par les religieuses de Kansi (cuisine, ménage et couture), son père était le secrétaire et le confident du sous-chef Ruvebana.

10) Des histoires de femmes

La vie des femmes est rythmée par la visite des voisines et leurs bavardages en fumant la pipe (véritable objet de convivialité). Les sujets qui reviennent le plus souvent sont : l'éducation des enfants, le rôle de Suzanne (elle fait passer aux jeunes filles la visite prénuptiale), le mariage, la grossesse, le sida et les viols : "En 1994, le viol fut l'une des armes des génocidaires. Ils étaient pour la plupart porteurs du sida (...) L'eau de toutes les sources du Rwanda n'auraient pas suffi à "laver" les victimes de la honte des perversions qu'elles avaient subies et de la rumeur de porteuses de mort qui les faisaient rejeter par beaucoup. Cependant, c'est en elles, en elles et dans l'enfant du viol, qu'elles trouvèrent la source vive du courage, la force de survivre, de défier le projet de leurs assassins. Le Rwanda aujourd'hui, c'est le pays des Mères-Courage".

Le récit se termine par un cauchemar récurrent de l'auteure - une relecture de son impuissance à respecter la dernière volonté de sa mère - dans lequel elle n'a pas de pagne assez grand pour couvrir les squelettes des Tutsi massacrés. Les enfants déposent des monceaux d'ossements au pied de la statue de Marie dans l'église de Nyamata.

***** Le blog d'un lecteur passionné  *****
http://lestambourinaires.wordpress.com/

Si vous souhaitez explorer les littératures d'Afrique et du Moyen-Orient, et plus particulièrement celles du Rwanda, vous trouverez sur ce blog des conseils de lecture tels que Englebert des collines du grand journaliste Jean Hatzfeld et Ce que murmurent les collines (nouvelles) de Scholastique Mukasonga, deux ouvrages publiés en avril 2014.

Les Batimbos du Burundi traversent la ville en chantant leurs chansons sur l'unité et la paix. Les tambours sont ensuite posés en demi-cercle, ce qui marque le début du spectacle. Leur groupe mélange Tutsi et Hutu sans que cela n'ait jamais posé le moindre problème.

***** La peinture d'un ami très proche *****
http://librecommeleplomb.blogspot.fr 


Si vous êtes amateur de beaux-arts, voici le blog de Jacky Chriqui, un artiste "touche à tout" : architecte, professeur aux Beaux-Arts, peintre, photographe, vidéaste, percussionniste (notamment au sein du groupe Malavoi), membre d'Amnesty International et de France Terre d'Asile et à présent formateur en massage ayurvédique.

Jacky est également auteur et vient de publier Libre comme le plomb, un récit très original, au style absolument unique (tel le poète, il a l'exigence des phrases justes "débarrassées des oripeaux, de cette masse de sens agglutinés qui ont enfoui la forme sous des camouflages approximatifs"), mêlant souvenirs, impressions et réflexions philosophiques sur les questions de l'enfance, la famille, la déportation, l'art, le sexe et la pratique du massage en tant que véritable soin du corps. Il s'agit avant tout d'un questionnement intime sur l'éducation et la nature du regard d'un homme depuis toujours absorbé par la contemplation des femmes et de leur "beauté ordinaire".

Comme il n'est pas un auteur (re)connu ou "bankable", il n'a pas trouvé d'éditeur pour la publication de son récit, sans doute parce que celui-ci est un peu trop dérangeant et n'entre pas dans le cadre de la fameuse "ligne éditoriale" ni dans le calendrier des sorties des best-sellers qui rapportent gros. C'est pour cette raison que son ouvrage est disponible sur Amazon (publication à compte d'auteur) : http://www.amazon.fr/LIBRE-COMME-PLOMB-CHRIQUI-Jacky/dp/2951090722.

Lointain Rwanda, Jacky Chriqui (1994)

"J'ai peint Lointain Rwanda au cours de l'année 1994, l'année du génocide. Il régnait une certaine indifférence dans les médias par rapport à ce qui se passait dans ce pays lointain. J'ai voulu symboliser ce pays aux mille collines par trois collines correspondant aux trois groupes : Hutu, Tutsi et Twa. Curieusement, la jambe gauche est peinte aux couleurs du nouveau drapeau rwandais qui date de 2001 (bleu, jaune, vert) remplaçant les trois couleurs de l'ancien drapeau (rouge, jaune, vert). La couleur rouge représente le sang coulé qui existe dans les mémoires mais a quitté le drapeau. Je me souviens d'avoir beaucoup cherché la vibration du rectangle bleu. Seul le mot lointain est lisible alors que j'ai effacé le mot Rwanda. Quand je peignais, il fallait que la couleur et la vibration exercent sur moi une certaine fascination pour que j'en accepte le résultat".

***** L'exposition "1994 Rwanda" au Mémorial de la Shoah (Paris) *****
http://www.memorialdelashoah.org/


***** Les "portraits de la réconciliation" de Pieter Hugo *****
New York Times Magazine (6 avril 2014)

http://www.nytimes.com/interactive/2014/04/06/magazine/06-pieter-hugo-rwanda-portraits.html


J'ai été captivée par cette série de portraits où les survivants du génocide posent à côté de leurs bourreaux pour illustrer le thème du pardon. Leurs regards, plantés droit dans nos yeux, sont saisissants de tristesse et de souffrance tandis que leurs corps tentent un timide rapprochement. Certains s'appuient légèrement sur l'autre, d'autres posent la main sur une épaule, quelques uns restent les bras croisés ou s'assoient par terre, un couple se prend par la main. J'ai tenté de traduire au mieux leurs propos afin que vous puissiez comprendre l'histoire de chacun.

Sinzikiramuka (criminel, à gauche) : "Je lui ai demandé pardon parce que son frère a été tué en ma présence. J'ai plaidé coupable car j'ai été témoin de ce crime mais je n'ai pu sauver personne. C'était un ordre des autorités. Je lui ai fait savoir qui étaient les tueurs, et ceux-ci lui ont également demandé pardon".

Karorero (survivant) : "Parfois la justice est corrompue et n'apporte pas de réponse satisfaisante. En revanche, quand on accorde son pardon, on est apaisé une bonne fois pour toutes. Etre empli de colère peut vous faire perdre l'esprit".

Jean Pierre Karenzi (criminel, à gauche) : "Je n'avais pas la conscience tranquille. J'avais honte devant elle. Après avoir suivi une formation sur l'unité et la réconciliation, je suis allé chez elle pour lui demander pardon et lui serrer la main. Jusqu'à présent, nous sommes en bons termes".

Viviane Nyiramana (survivante) : "Il a tué mon père et mes trois frères en compagnie d'autres criminels, mais il est venu tout seul me demander pardon. Il m'a aidé, en compagnie d'un groupe d'autres délinquants, à construire une maison. J'avais peur de lui mais maintenant que j'ai accordé le pardon, les choses sont devenues normales. Mon esprit est au clair".

Godefroid Mudaheranwa (criminel, à gauche) : "J'ai brûlé sa maison. Je l'ai attaquée, elle et ses enfants, mais ils se sont échappés grâce à l'aide de Dieu. Quand je suis sorti de prison, je serais aller me cacher dans un trou de souris si je l'avais croisée. Puis, le programme AMI nous a dispensés des formations. J'ai décidé de lui demander pardon pour avoir de bonnes relations avec elle car j'ai commis de mauvaises actions".

Evasta Mukanyandwi (survivante) : "Je le haïssais mais j'ai été émue par sa sincérité lorsqu'il est venu chez moi et s'est agenouillé pour se faire pardonner. Maintenant, si j'ai le moindre problème, je l'appelle et il vient me sauver".

Deogratias Habyarimana (criminel, à droite) : "Quand j'étais encore en prison, le Président Kagame a déclaré que les prisonniers qui plaideraient coupables en demandant pardon seraient libérés. J'ai été parmi les premiers à le faire. Une fois dehors, il fallait aussi demander pardon à la victime. Mère Cesarie Mukabutera n'aurait jamais pu savoir que j'étais impliqué dans le meurtre de ses enfants si je ne lui avais pas raconté tout ce qui s'est passé. Quand elle m'a pardonné, l'image du méchant homme s'est effacée".

Cesarie Mukabutera (survivante) : "Beaucoup d'entre nous ont connu plusieurs fois les ravages de la guerre. Je me suis demandée pourquoi j'avais été créée. Ma voix intérieure me disait : "Ce n'est pas juste de venger ton bien-aimé". Il en a fallu du temps avant de réaliser que nous étions tous des Rwandais. Le génocide était le résultat d'une mauvaise gouvernance du pays qui montait les voisins, les frères et les soeurs, les uns contre les autres. Maintenant, il faut accepter et pardonner. Celui que vous pardonnez devient un bon voisin. On se sent en paix et on pense à l'avenir."

Juvenal Nzabamwita (criminel, à droite) : "J'ai endommagé et pillé ses biens. J'ai passé neuf ans et demi en prison. J'ai appris à discerner le bien du mal avant d'être libéré. Et quand je suis rentré chez moi, j'ai pensé qu'il serait bon de lui demander pardon pour toutes mes mauvaises actions. Je lui ai dit que je me tiendrais à sa disposition en toute occasion. Mon propre père était impliqué dans le meurtre de ses enfants. Quand j'ai appris qu'il s'était mal comporté, je l'ai suppliée de me pardonner aussi pour cela".

Cansilde Kampundu (survivante) : "Mon mari se cachait mais les hommes l'ont traqué et tué un mardi. Le mardi suivant, ils sont revenus et ont tué mes deux fils. J'espérais que mes filles seraient épargnées mais ils les ont emmenées dans le village de mon mari pour les tuer et les jeter dans les latrines. Je n'ai pas pu les sortir de ce trou. Je me suis agenouillée, j'ai prié pour elles ainsi que pour mon frère cadet et j'ai recouvert les latrines avec de la terre. J'ai pardonné car je savais que je ne pourrais par ramener à la vie mes bien aimés proches. Je ne pourrais pas vivre en solitaire. Je me demandais qui resterait près de mon lit si j'étais malade et qui allait me sauver si j'étais en grande difficulté. J'ai préféré accorder mon pardon".


François Ntambara (criminel, à gauche) : "J'ai participé à l'assassinat de son fils pendant le génocide perpétré en 1994. Nous sommes maintenant membres du même groupe de réconciliation. Nous partageons tout. Si elle a besoin de boire de l'eau, je vais tout de suite lui en chercher. Il n'y a aucune suspicion entre nous. Avant, je faisais des cauchemars qui me rappelaient les tristes évènements que j'ai traversés. Maitenant je peux dormir en paix. Nous sommes comme frère et soeur".

Epiphanie Mukamusoni (survivante) : "Il a tué mon enfant, puis il est venu me demander pardon. Je le lui ai immédiatement accordé parce qu'il n'avait pas pu faire ça tout seul. Il était hanté par le diable. J'étais contente qu'il témoigne du crime au lieu de garder cela secret. Avant que je ne le pardonne, il ne pouvait pas m'approcher. Je le traitais en ennemi. Mais maintenant, je préfère le considérer comme mon propre enfant".


Dominique Ndahimana (criminel, à gauche) : "Le jour où j'ai pensé demander pardon, je me sentais déjà libéré et soulagé. J'avais perdu mon humanité depuis le crime que j'avais commis. A présent, je suis comme tous les autres êtres humains".

Cansilde Munganyinka (survivante) : "J'étais une femme folle et sans abri lorsque j'ai été chassée de mon village, pillé par Dominique et d'autres criminels. Plus tard, lorsqu'il m'a demandé pardon, j'ai dit : "Je n'ai rien pour nourrir mes enfants. Allez-vous m'aider à les élever ? Allez-vous construire une maison pour eux ?". La semaine suivante, Dominique est venu en compagnie d'anciens prisonniers et de quelques survivants du génocide. Ils étaient plus de 50 à construire une maison pour ma famille. Depuis ce jour, j'ai commencé à me sentir mieux. Mon coeur était sec comme un bout de bois. Maintenant, je partage la sérénité avec mes voisins". 


Laurent Nsabimana (criminel, à droite) : "J'ai détruit sa maison parce que nous pensions que le propriétaire était mort. Il était préférable de détruire les maisons à l'abandon afin d'obtenir du bois de chauffage. Son pardon m'a prouvé la pureté de son coeur".

Beatrice Mukarwambari (survivante) : "Je vais de l'avant car je ne suis pas têtue. Quand quelqu'un vient à votre rencontre sans haine, il faut l'accueillir et le pardonner malgré les choses horribles qui se sont passées. Le pardon est l'équivalent de la miséricorde".