La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

lundi 27 juillet 2015

Savannah, Jean Rolin

Ce récit intime de Jean Rolin, journaliste et écrivain voyageur, m'a été conseillé par Sylvain Bezos, ami libraire à l'Ecume des Pages (174 boulevard Saint-Germain, 75006 Paris) qui connait mon affection particulière pour Flannery O'Connor, romancière méconnue du sud profond des Etats-Unis, dont j'ai étudié l'oeuvre afin de lui consacrer mon mémoire de maîtrise d'anglais en littérature américaine.

En août 2014, Jean Rolin s'applique à reconstituer le même trajet que celui effectué en Géorgie sept ans plus tôt avec sa compagne photographe Kate Berry (décédée brutalement le 11 décembre 2013). Il s'appuie non pas sur ses souvenirs mais sur les petits films réalisés par celle-ci lors de la découverte de Savannah, la ville natale de Flannery O'Connor dont la lecture les avait tous les deux enthousiasmés. Jean Rolin nous guide avec une minutie obsessionnelle à travers chaque espace arpenté en couple : la chambre de motel, le chemin qui longe les rails du tramway, l'usine électrique, le bistro Le Malones, la rivière Savannah, le pont suspendu (Talmadge Memorial Bridge), l'entreprise de remorquage Moran, le bâtiment imposant et disgracieux de l'hôtel Four Seasons ou du Hilton DeSoto, la statue de Florence Martus saluant les navires ou les marins en partance, Abercorn et Oglethorpe Street, la cathédrale St-John the Baptist, la place Lafayette, le Clary's Café, les commerces, les églises, les squares, les cimetières, les stations-services, les bungalows, les villas cossues, les bâtiments officiels avec les frontons à colonnes et les intervalles de verdure peuplés de nombreux oiseaux.

Jean Rolin et sa compagne Kate Barry, fille de Jane Birkin et du compositeur
 John Barry, à Sainte-Marguerite-sur-Mer en Seine Maritime

Tout décor est prétexte à évoquer le souvenir de Kate, sa voix (elle parle anglais quand elle est submergée par l'émotion), son rire, le bruit de son habituelle paire de bottines, sa bonté, son talent pour lier connaissance avec des inconnus, la quête du père (elle ne l'a connu que très tardivement) et, à travers lui, de ses origines irlandaises. Certains passages du livre sont à la fois savoureusement drôles et mélancoliques : la rencontre avec Willy, chauffeur de taxi noir doté d'un solide sens de l'humour, qui en rajoute sur la folie présumée des habitants de Milledgeville (l'établissement psychiatrique a d'ailleurs inspiré plusieurs épisodes des nouvelles de Flannery O'Connor), la visite de la ferme Andalusia (Rolin en profite pour acheter et relire la correspondance de l'auteur), le souvenir d'une dispute injustifée avec Kate lorsqu'ils partagent un ragoût à la pomme de terre au Kevin Barry's Pub (un fourbi irlandais patriotique et guerrier où le visage de Beckett figure en médaillon sur une nappe en papier). En un peu plus d'une centaine de pages, Jean Rolin nous livre une pudique déclaration d'amour semblable à un rituel de deuil à l'émotion étranglée. Il ausculte les traces de sa bien aimée tout en marchant dans le sillage de Flannery dont elle se sentait certainement proche et qui écrivit Mon mal vient de plus loin. Kate est morte accidentellement à 46 ans. O'Connor fut victime à 39 ans du lupus érythématheux qui avait également emporté son père.


Flannery O'Connor (née à Savannah en 1925 et décédée à Milledgeville en 1964) est une romancière et nouvelliste américaine dont la foi catholique se reflète à travers les portraits grinçants de ses personnages, truffés de défauts, confrontés à la possibilité - souvent violente et douloureuse - d'être touchés par la grâce et de se racheter (thème omniprésent de la rédemption). Le décor du Sud des Etats-Unis (la "Bible Belt") est hanté par des prédicateurs ambulants, des petits blancs ségrégationnistes, toutes sortes de monstres ou illuminés. Il s'agit d'une littérature en coup de poing, d'une férocité absolue, avec des histoires épouvantables.

Andalusia Farm à Milledgeville :
la maison familiale où Flannery vécut jusqu'à sa mort


"Il faut aimer ce monde tout en luttant pour le supporter" notait Flannery O'Connor en juillet 1955. Cette injonction avait été soulignée au sylo par Kate Barry dans son exemplaire de la correspondance de la romancière (les lettres sont largement consacrées à des questions religieuses). Le passage qui, selon Jean Rolin, est le plus proche de Kate figure dans une lettre à "A" datée du 5 octobre 1957 : "Les enfants savent, par instinct, que l'enfer c'est l'absence d'amour et l'identifient infailliblement."


A l'âge de 5 ans, Flannery possède une poule de Bantam qui marche à reculons (Pathé News réalise un petit reportage sur le curieux animal). Passionnée par les oiseaux, elle ne cessera d'élever des paons car "les ocelles de leurs plumes, quand ils font la roue, évoquaient pour elle les yeux innombrables de l'Eglise". On la voit sur la photo ci-contre atteinte du lupus érythématheux. Elle s'appuie sur ses béquilles comme si elle attendait patiemment la mort à l'entrée du Paradis. La nouvelle intitulée "Les boiteux entreront les premiers", référence à une phrase de la Bible, pourrait légender ce cliché. Il s'agit par ailleurs de la nouvelle préférée de Jean Rolin.


En 2007, Jean et Kate se déplacent en bus et en taxi dans l'état de Géorgie car ni l'un ni l'autre ne sait conduire. Ci-dessus The Grey : le dépôt de bus Greyhound, construit à Savannah en 1938, a été récemment transformé en restaurant par le cabinet Parts and Labor Design et Felder & Associates (photographie Emily Andrews).


Extrait du récit de Jean Rolin à propos du bus en provenance d'Atlanta et à destination de Savannah : "Il y avait au moins trois passagers dignes de figurer dans une nouvelle de Flannery O'Connor : une grosse dame noire volubile, un grand échalas blanc engagé avec elle dans un incessant bavardage, qu'il n'interrompait que pour puiser à pleines mains dans ce qui me parut être un sac de croquettes pour chiens, enfin un petit homme chétif dont il semble qu'il avait débarqué, quelques temps avant le passage du bus, d'une camionnette grillagée assurant le transport vers la gare routière de Macon des prisonniers élargis par le pénitencier de Milledgeville. Durant le trajet, d'une extrême monotonie, je m'efforçai de retrouver, dans le paysage autoroutier qu'encadrait le pare brise du bus, les images faites par Kate lors de notre retour vers Savannah à bord du taxi de Willy, et qui montrent assez uniformément, outre la vitre raclée par les lames des essuie-glaces, les quatre ou six voies de la chaussée assombries par la pluie, le terre-plein central, les arbres sur les côtés, et à l'horizon, sur un fond de ciel bleu, de gros nuages en forme d'enclume."


Qu'est ce qui rapprochait finalement Kate et Flannery ?

Guy Goffette dit dans sa préface aux Oeuvres complètes (collection Quarto Gallimard) : "Catholique fervente, jamais elle ne transigea avec le Malin qui mène le monde à sa perte." Jean Rolin ajoute : "Or tout compte fait, et même si Kate était loin quant à elle, d'être une catholique fervente, c'est peut-être aussi du côté de cette intransigeance qu'il faut rechercher l'origine du sentiment fraternel (au féminin) que lui inspirait Flannery".





Pour découvrir le style de Flannery O'Connor 

Je vous invite à écouter la lecture de Guillaume Galienne, acteur sociétaire de la Comédie-Française. Depuis septembre 2009, il anime chaque samedi l'émission de radio "Ca peut pas faire de mal" sur France Inter dans laquelle il lit des extraits d'oeuvres littéraires : 

http://www.franceinter.fr/emission-ca-peut-pas-faire-de-mal-quand-flannery-oconnor-decrit-le-grotesque-de-la-nature-humaine

samedi 6 juin 2015

Un obus dans le coeur, Wajdi Mouawad

Succès-reprise jusqu'au 23 juin 2015 au Théâtre des Déchargeurs, 75001 Paris (métro Châtelet)


Wajdi Mouawad, né le 16 octobre 1968 à Deir-el-Qamar au Liban, quitte son pays natal à l'âge de 10 ans. Il émigre avec sa famille à Paris puis à Montréal au Québec. Diplômé de l'Ecole nationale du théâtre du Canada en 1991, il est un homme de théâtre, metteur en scène, auteur, comédien, directeur artistique, plasticien et cinéaste libano-canadien. Il est l'auteur de deux romans (Visage retrouvé, Anima) et un quatuor de théâtre épique, Le sang des promesses (Littoral - Incendies - Forêts - Ciels), joué au festival d'Avignon en 2009. Incendies a été adapté au cinéma en 2011 par Denis Villeneuve avec un grand succès.

Une tempête de neige au Québec. Wahab est réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone lui apprenant que sa mère, malade d'un cancer, agonise en soins palliatifs. ll prend le bus pour l'hôpital où il brûle de rage dans la salle d'attente. Puis, il entre dans la chambre, met l'émotion de sa famille à distance et regarde le ventre de sa mère se soulever une dernière fois. Il a envie de retourner dedans. Il ne pleure pas. Ou plutôt il ne sait pas pleurer. Il est obsédé par le mot "avant". Avant, était-il capable de ressentir des émotions ?

Premier retour en arrière. Il a 7 ans et habite au Liban avec sa soeur jumelle : la guerre civile. Un jour, alors qu'il se promène en centre-ville, il est traumatisé par un attentat qui se déroule sous ses yeux. Un bus, criblé de balles, explose avec des femmes et des enfants à bord. Tous fondent dans les flammes. Ses nuits seront toutes peuplées par l'irruption d'une femme aux bras de bois qui veut l'étreindre et l'étouffer.

Second retour en arrière. Il a 14 ans et consulte un psychologue. Il dit que le visage de sa mère a changé. Qu'il n'est plus comme avant. Avant quoi ? Sa maladie, peut-être. Elle souffre et se plaint sans cesse y compris la nuit. Wahab ne sait plus distinguer le rêve de la réalité. Il ne peut plus répondre à ses appels au secours ni la soulager (il s'agenouille pour lui masser les pieds comme s'il priait). Alors, il fugue. Un grand père lui raconte le combat d'une meute de loups défiant la mort : il n'y a qu'une peur d'enfant pour chasser une autre peur d'enfant.

La scène finale confronte le héros à sa terreur enfantine. Il doit à nouveau regarder la mort en face : la femme aux bras de bois est alors dévorée par les loups tandis que sa mère expire flottant parmi ses longs cheveux blonds. Il est enfin libre de lui demander pardon et d'envisager l'avenir. Il sera peintre. Il mettra en scène son désastre intime pour extraire délicatement l'obus qui menaçait de faire exploser son coeur.

Grégori Baquet est la révélation masculine des Molières 2014 


L'acteur module le superbe texte de Wajdi Mouawad grâce à une diction impeccable et à un langage corporel simple, efficace, précis. Il utilise ses vêtements comme autant d'outils pour qualifier ses états d'âme - la capuche en cas de repli sur soi - et se déplace tel un danseur autour d'un banc de salle d'attente qui sert à reconstituer tous les décors nécessaires à la compréhension de l'intrigue. Les effets de lumière et les vidéos défilent sur l'écran de lamelles en plastique au fond de la salle pour illustrer les ruptures temporelles. 

Un croquis réalisé après la pièce :
le banc, retourné à la verticale et habillé d'un manteau, devient figure féminine

Anonyme, Ecole flamande, vers 1621 (musée des Beaux Arts de Rouen)


Le tableau représente une jeune femme morte à l'âge de 25 ans (c'est ce qu'indique le texte en latin figurant en haut à droite). La pose naturelle du sujet est rare car il n'y a ici aucun effet de mise en scène et d'arrangement avec la dure réalité. Le corps repose tel quel, sans aucun élément religieux. On sent encore tout le poids de la lutte jusqu'à l'expiration du dernier souffle de vie.

mercredi 8 avril 2015

Bad Girl, Nancy Huston

"Nous nous trouvons d'abord, disent les psychologues, dans les yeux de la mère. ET si la mère regarde ailleurs, et bien, l'enfant fera de son mieux pour être Ailleurs."

Nancy Huston, née en 1953 à Calgary au Canada, est romancière, essayiste et musicienne (elle joue du piano, de la flûte et du clavecin). Elle grandit sans sa mère qui claque la porte du foyer familial et part refaire sa vie ailleurs alors que la petite fille n'a que six ans. Elle passe son adolescence sur la côte Est des Etats-Unis puis vient à Paris en 1973 pour une année d'études. Elle décide de s'y installer et adopte le français comme langue d'écriture : "Un enfant qui pense que sa mère a voulu le tuer peut quitter son pays et sa langue pour comprendre enfin pourquoi il mérite la mort."

Dans cette autobiographie "intra-utérine" à l'architecture complexe, Nancy Huston choisit de tutoyer le foetus qu'elle fut, rebaptisé Dorrit, afin de lui raconter sa vie : la mésentente de ses parents (un jeune couple protestant de la classe moyenne), le trauma de l'abandon (sa mère est partie en laissant trois enfants en bas âge) ainsi que le réconfort de la musique et de la littérature. Tout au long du livre, l'auteur convoque quelques écrivains (Samuel Beckett, Romain Gary, Virginia Woolf, Anaïs Nin, Annie Ernaux) et artistes (Camille Claudel, Louise Bourgeois, Ann Truitt) qui l'ont aidée à panser une douleur toujours à vif dont elle se sert pour fertiliser la terre de ses romans. Elevée sur des sables mouvants, les mots s'imposent très tôt à elle comme l'unique recours pour infléchir le cours des évènements et gouverner seule à bord de ses propres livres. C'est ainsi que l'on peut choisir de traduire "bad girl" par "femme libre" en envisageant ce récit sous l'angle du féminisme, bien que le titre contienne d'emblée toute l'ambiguité des sentiments qui lient une "mauvaise mère", ambitieuse et assoiffée de diplômes, à sa "vilaine fille", enfant non désirée souffrant de manque d'attention. Je vous encourage à plonger dans cet ouvrage généreux qui interroge la maternité avec des mots qui vont droit au coeur.

Samuel Beckett (1906-1989) est un écrivain, poète et dramaturge irlandais d'expression française, anglaise et aussi allemande, Prix Nobel de littérature en 1969. Sa pièce de théâtre la plus célèbre est En attendant Godot, chef d'oeuvre de l'absurde. Son oeuvre est austère et minimaliste, ce qui est généralement interprété comme l'expression d'un profond pessimisme face à la condition humaine. Il est l'une des voix qui comptent beaucoup pour Nancy Huston qui le cite à de nombreuses reprises dans son ouvrage.

Ici photographié par John Haynes en 1973, il déclarait : "Je n'aurais pu traverser cet affreux et lamentable gâchis qu'est la vie sans laisser une tache sur le silence".


L'explosion du couple parental / Le trauma de l'abandon

La mère de Dorrit, Alison, est une belle jeune-fille dont la famille, d'origine allemande, a immigré dans l'Ouest Canadien (les femmes, toutes à moitié folles, ne supportaient pas la solitude des fermes du Manitoba ainsi que les paysages plats et recouverts de neige). Diplômée de l'université de Chicago, elle est en avance sur son temps et refuse d'être réduite à la condition unique de mère. Elle veut vivre pleinement, apprendre, lire, admirer. Elle est cependant mariée à Kenneth, le fils d'un pasteur méthodiste d'origine irlandaise, un brillant universitaire mais un homme passéiste atteint de dépression chronique. A 28 ans, Alison obtient une bourse pour entreprendre sa thèse de doctorat en science politique. Elle néglige alors ses enfants au profit de ses études. Pendant ce temps, Kenneth, devenu enseignant, entretient une relation avec Alice, une femme plus conforme à ce qu'il attend d'une épouse. Submergé par le ressentiment envers sa femme (sa propre mère l'abandonnait pour aller au travail*1), il décide de la bannir en lui laissant un "accès raisonnable" aux enfants (la garde lui est confiée en dépit d'un jugement de divorce pour adultère). Il lui adresse le mot suivant : "Me voilà enfin débarrassé de toi, MERE !". Nancy Huston commente ainsi ce geste : "Il n'a pas oublié les absences de sa propre mère pendant son adolescence. Finalement, les deux femmes ont fauté de façon assez comparable : en refusant de se contenter de leur rôle de mère, elles ont rendu leurs enfants malheureux. Voilà pourquoi il a décidé de les confondre sous un même vocable ... et de bannir l'une d'elles, celle qui partage son lit".

A l'été 1959, Kenneth, Alison et Alice organisent un pique-nique avec les enfants pour leur expliquer la situation : "Quatre-vingt-dix pour cent de ton oeuvre littéraire est contenue dans ce seul après-midi, un peu comme l'énergie nucléaire est compressée dans une bombe atomique. S'en suivra une longue, lente, et silencieuse explosion de mots, avec d'infinies retombées radioactives". Nancy Huston est alors âgée de six ans. Elle contracte les oreillons, s'invente un groupe d'amis invisibles et commence à s'imposer une dictature intérieure*2. Elle trouve le salut dans la musique (elle étudie le piano) et la lecture qui l'accompagne partout, jour et nuit, y compris aux toilettes : "L'apprentissage de la lecture te sauvera. le flot de voix ne s'interrompra plus (...) Tu t'accrocheras au son des voix humaines comme à une drogue (...) Jusqu'à ta mort, des personnages jacasseront dans ta tête".

*1 : Le modeste salaire du pasteur ne suffisait pas à nourrier ses enfants. La mère, alors femme au foyer lors de la crise économique des années 1930, est contrainte de travailler comme professeur d'anglais dans un lycée situé à deux heures de train (elle part le lundi matin et ne rentre que le vendredi soir).

*2 : Jamais je ne t'ai promis un jardin de roses, écrit en 1964 par Hannah Green, a changé la vie de Nancy Huston (ce fut une révélation pour sa future carrière d'écrivain). Il raconte l'histoire de Deborah Blake, une jeune-fille de 16 ans, atteinte d'une forme de schizophrénie, qui passe une grande partie de sa vie d'adolescente dans une sorte de rêve éveillé où elle s'imagine vivre dans un royaume fantastique assez délirant et étrange. Après une tentative de suicide, Deborah est hospitalisée dans un établissement psychiatrique, mais les malades et l'environnement hostile de l'endroit menacent de la déstabiliser encore davantage et d'accentuer son délire. C'est alors que le Docteur Fried, une femme psychiatre va s'intéresser à son cas et l'aider à s'en sortir.

L'écriture et la relation au père

A dix-sept ans, Kenneth fait une chute de cinq mètres sur le pont High Level en tombant des rails du tramway (secret éventé par la tante de Nancy Huston aux obsèques de son père). A t'il tenté de se suicider ? Il éprouvera toute sa vie des migraines, des problèmes de sinus et une confusion mentale (la médecine n'a pas su détecter de possibles lésions cérébrales). Il a du mal à prévoir l'avenir, est sujet à de violents accès de colère et raconte des blagues grivoises dans des situations inappropriées. Sa carrière est ponctuée d'échecs et de difficultés financières (Dorrit enchaîne les petits emplois de treize à dix-neuf ans et lui verse la moitié de son salaire pour l'aider à payer le loyer familial dans le Bronx : il a six enfants dont il est merveilleusement proche).

Le sous-titre "Classes de littérature" renvoie à une réflexion précise menée par l'auteur sur ses années de jeunesse en tant que source inépuisable d'inspiration. Elle analyse les raisons qui l'ont poussée à quitter sa patrie (en partie pour fuir le cerveau paternel "perturbé et perturbant"), adopter la famille comme thème de prédilection, s'identifier au peuple juif persécuté (il l'a aidé "à oublier le projet de ta destruction à toi", elle passe deux ans au sein d'une famille juive à New York et quinze ans dans le pletzl juif au coeur de Paris) et s'attacher aux choses un peu cassées : "Toujours, toute ta vie, jusqu'à l'orée de la vieillesse, tu t'identifieras aux choses tordues, ébréchées, de guingois, un peu cassées comme toi. Si tu achètes aux puces tes meubles et tes habits, c'est moins pour faire des économies que parce que tu as pitié des objets rejetés, venus y échouer. Les arbres qui réussissent à pousser autour de grillages métalliques te fendent le coeur. Privée, comme Romain Gary, de tout sentiment de sécurité à l'endroit de l'amour maternel, comme lui tu ne sauras t'aimer qu'à travers les autres, de préférence souffrants".

Nancy Huston évoque toujours l'écriture comme une activité rigoureuse sur une surface nue (son bureau est parfaitement rangé, seules les feuilles s'empilent). Elle exige qu'on lui octroie solitude, silence, papier et concentration en toutes situations pour relire, retravailler, corriger, améliorer et élaguer ses textes. Elle a le sentiment de narguer ainsi les démons de son père (il mettait en avant le savoir, la culture et la discussion) et de "repriser et réparer, mot après mot, les déchirures de son esprit" : "Tu seras impressionnée par cette preuve palpable de la confusion mentale dont Kenneth s'était toujours plaint. Plus impressionnée encore par le fait que, malgré tout, cet homme ait réussi à fonctionner dans le quotidien. Il suivait les actualités politiques et les saisons de baseball, se tenait au courant des activités de ses enfants, lisait des histoires à ses petits-enfants ... Quel effort insensé il avait dû déployer en permanence pour donner le change, cacher ses craintes, garder un air à peu près normal aux yeux du monde!."
Petite pianiste en robe bleue, Henri Matisse (1924)

Ci-dessus, Matisse peint sa fille aîné, Marguerite, assise au piano devant une partition de Haydn en 1917 à Issy-les-Moulineaux. Au cours des neuf ans de mariage de ses parents (1950-1959), Nancy Huston connait une enfance chaotique, faite de disputes, de brisures et de dix-huit déménagements ! Elle insiste sur le bonheur d'entendre de la musique et de pratiquer le piano qui est sa première classe de littérature, peut-être la plus importante : "D'abord parce que tu y acquerras le goût du travail minutieux, patient, maniaque. Le plaisir de "changer le monde" en décortiquant, lissant, répétant, reprenant, vingt fois, cent fois, une phrase ... Mais surtout parce qu'en interprétant les morceaux de musique classique, tu apprendras à exprimer tes propres émotions à travers celles des autres. Défoulement fabuleux !."

Une femme à la mère : représentations de la maternité et de l'avortement 

Inspirée par les trois volumes du Daybook (Livres des jours, Penguin) de l'artiste-sculpteur américaine Anne Truitt, Nancy Huston entreprend de faire parler Dorrit, le foetus dans le ventre de sa propre mère : "S'accrocher est l'essence et la somme de ton être (...) Se faire avorter ce n'est pas ton problème. Ton problème c'est être, toi, en vie grâce à un avortement raté". Elle constate qu'en Occident les représentations de l'avortement (hormis, dans l'iconographie chrétienne, les punitions prévues pour les mères infanticides) sont à peu près inexistantes. Elle cite d'ailleurs la romancière Annie Ernaux qui réalise le même constat dans L'Evènement (récit de son avortement à 23 ans en 1963) : "Je ne crois pas qu'il existe un Atelier de la faiseuse d'anges dans aucun musée du monde". 

En partant de cette quasi absence de représentation, j'ai recherché des oeuvres significatives parmi le travail des artistes qui se sont attachés à ce thème. 

Miscarriage 1, Magda Wolna 

Miscarriage 2, Magda Wolna (ces deux illustrations sont parues dans 
le magazine féminin polonais Wysokie Obcasy en octobre 2006)


Ci dessous : Au Japon, lmizuko kuyo ou "cérémonie à la mémoire du foetus" est destinée aux femmes qui ont eu une fausse couche, un avortement ou une mortinaissance. Les foetus s'appellent mizuko, les enfants de l'eau. Leur protecteur est Jizô représente comme un simple moine bouddhiste.

Statues de Jizô au Temple Zojo-ji de Tokyo

Camille Claudel
Sculptrice et artiste peintre française (1864-1943)

Derrière le bronze L'implorante, oeuvre exposée pour la première fois au Salon de 1894, se cacherait un autoportait de Camille Claudel suppliant son amour de ne pas la quitter. Elle était la collaboratrice et maîtresse du sculpteur Auguste Rodin qui, malgré leur amour passionné, ne pouvait se résoudre à quitter sa compagne de toujours, Rose Beuret.

Nancy Huston établit un parallèle entre l'avortement de Camille et la destruction de son travail : "Et quand plus tard, Camille s'acharnera contre ses propres sculptures, quand elle frappera, fracassera, détruira la beauté de son travail, effectuant ce qu'elle-même qualifiera de "sacrifice humain", pulvérisant les corps qu'a engendré son imaginair tout comme elle a pulvérisé le petit corps venu se nicher en son sein, Auguste la délaissera. Ne lèvera pas le petit doigt pour empêcher ou pour raccourcir son internement."

L'implorante, bronze de Camille Claudel (vers 1910)

Louise Bourgeois
Sulptrice et plasticienne française naturalisée américaine (1911-2010)

L'oeuvre de Louise Bourgeois représente une relation d'interdépendance dans l'engendrement. Le cordon du bébé est directement rattaché à l'ombilic de sa mère. L'enfant semble nourrir la mère-artiste qui, elle, est existentiellement rattachée à la vie qu'elle a donnée : le circuit de la vie et de la mort semble ainsi évoluer dans un système en spirale quasi autarcique. Le thème de la maternité traverse l'oeuvre de Louise Bourgeois de façon explicite sous de multiples aspects jusqu'à devenir un motif obsessionnel à la fin de sa vie. Toutes les étapes y figurent : la fécondité et la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, la dépression post-partum, le rôle de la mère (bonne ou mauvaise) jusqu'à la relation mère-fille.
Do not abandon me, Louise Bourgeois (1999)
Tissus rose et fil, collection Ursula Hauser, Suisse


Paula Rego
Artiste plasticienne portugaise (née à Lisbonne en 1935)

Nancy Huston aime beaucoup l'artiste portugaise Paula Rego qui a réalisé une série de peintures consacrées à la question de l'avortement (le Portugal votera contre le projet de loi légalisant l'avortement). On y voit des femmes seules dont le corps est crispé de douleur. Elles ont le visage grave et déterminé, les mâchoires serrées, les habits en désordre. Elles sont tantôt assises sur un seau, allongées sur un lit, les jambes posées sur deux chaises ou un fauteuil, en position d'accouchement sans accoucher.  Il y a parfois des outils ou des linges ensanglantés sur le sol. 

Untitled n°2 et Untitled n°5, pastels de Paula Rego (1998)

Untitled n°1 et Untitled n°3, pastels de Paula Rego (1998)

Abortion, triptyque de Paula Rego (1998)

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Exposition des oeuvres de Paula Rego 
Galerie Sophie Scheidecker 
14 rue des Minimes - 75003 Paris
29 janvier au 4 avril 2015


La galerie se situe dans une très belle cour pavée 

Je regrette de ne pas m'être rendue plus tôt à la galerie car j'aurais souhaité encourager un maximum d'amis et de lecteurs à venir admirer le saisissant travail de Paula Rego. Cette artiste portugaise, née en 1935, fréquente la St. Julian's School à Carcavelos près de Lisbonne puis l'école Slade School of Fine Art à Londres (elle y devient professeur en 1983). Elle est membre associée à la National Gallery de Londres depuis 1990. Son oeuvre est encore peu connue en France malgré un grand succès en Angleterre, en Amérique et dans son pays natal.

J'ai pu voir des gravures à l'eau forte, des pastels, des fusains ainsi que des gouaches qui représentaient une multitude d'animaux, des personnages grotesques portant notamment des bottes de carottes entre les mains, des femmes évoluant parmi les insectes ou d'autres refusant d'accueillir un bébé. Son travail mêlant férocité et compassion est à la fois magnifique et effrayant, tantôt inspiré par les caricatures de Daumier tantôt truffé de références littéraires (passion pour les contes de fées, Alice au pays des merveilles, Jane Eyre de Charlotte Brontë et le naturaliste portugais Eça de Queiros).

Je suis longtemps restée devant les esquisses préalables aux toiles sur l'avortement dont parle Nancy Huston dans Bad Girl. J'ai aimé la beauté du dessin qui rend perceptible la douleur muette de ces femmes face à un double abandon. Elles font le deuil de la maternité et sont à leur tour totalement laissées pour compte. Elles témoignent plus généralement de la souffrance du corps féminin condamné à subir en silence la violence de perpétuelles modifications hormonales (prise de poids, dérèglements, menstruations, ménopause, ...).

Study for abortion I, 1999

Study for abortion II, 1999

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Un de mes poèmes sur l'abandon

Bouleversée par le thème de l'abandon qui entre en résonance avec mes peurs d'enfant, j'ai écrit l'année dernière un poème inspiré par le tableau "Nu pleurant" d'Edvard Munch :

http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/03/labandon.html

jeudi 19 février 2015

Nous sommes tous des exceptions, Ahmed Dramé

"Apparemment, je suis un cas d'école. Un genre de miracle : un jeune Noir qui a grandi dans les cités du Val-de-Marne, mais qui devient acteur, scénariste et auteur. Dont l'histoire se raconte en film, dans Les Héritiers, et en livre, dans l'ouvrage que vous tenez entre les mains. Même moi, ça me surprend, je ne m'attendais pas à ce que ma vie ait le privilège d'être hors normes".

Ahmed Dramé, jeune-homme de 22 ans, ancien élève d'une classe difficile du lycée Léon Blum à Créteil, nous livre un témoignage plein d'espoir grâce à sa rencontre avec une professeur d'histoire, passionnée par son métier, et d'anciens déportés des camps de concentration. A travers son récit, il combat un à un les clichés sur la banlieue ainsi que le défaitisme et l'auto-dénigrement dont souffrent un grand nombre de jeunes en échec scolaire. Comment ne pas sombrer dans la violence, souvent initiée par la misère intellectuelle et le manque de perspectives d'avenir, lorsqu'on est de surcroît convaincu de sa propre nullité jusqu'à nier l'autre dans son altérité ? Je conseille à tous les étudiants, professeurs, artistes, amoureux de la langue française et autres philanthropes de participer à l'expérience collective proposée dans ce livre dont le véritable sujet - un voyage au coeur du respect - représente une puissante victoire sur l'antisémitisme et le racisme actuels : "J'appartiens tout autant à l'Histoire , celle de l'Homme, et, à ce titre, je suis les autres. Et nous sommes tous des exceptions."



En 2009, Ahmed Dramé remporte avec sa classe de seconde du lycée Léon Blum de Créteil le Concours national de la Résistance et de la déportation sur le thème "Les enfants et les adolescents dans  le système concentrationnaire nazi".


Une mère aimante et courageuse

Ahmed commence tout d'abord par rendre hommage au courage de sa mère qui élève seule ses enfants (il a deux soeurs) et part travailler au milieu de la nuit (puis à nouveau en fin d'après-midi). En cas de bêtises, elle ne les punit pas mais leur raconte simplement sa triste histoire : les difficultés au Mali, l'exil et l'âpreté de l'hiver en France, la mendicité, la galère pour être embauchée, les sacrifices, le mal de dos où vient se loger sa peine : "Son épuisement me fait mal, je reconnais dans cette pression sur mon coeur la culpabilité. Maman paie tous les jours en liasses de douleurs pour nous, mes soeurs et moi."

Fuir la délinquance

Ahmed admire Bakary, son demi-frère aîné, qui habite chez son père à Champigny sur Marne. Bakary est animateur en centre de loisirs, souriant, affable, serviable et respecté par les jeunes. C'est un modèle dont on tolère l'autorité de peur de le décevoir. Il sombre pourtant dans la délinquance avant d'être incarcéré pour trafic de drogue. Les lettres qu'il adresse de prison à Ahmed pour le dissuader de suivre le même chemin que lui l'affectent énormément. Le jeune garçon s'accroche aux parties de football du samedi et affectionne tout particulièrement l'acteur noir américain Denzel Washington, sorte de figure tutélaire charismatique qu'il cherche à imiter. Il intervient dès qu'il est témoin d'une injustice en classe ou dans sa cité. L'impuissance des faibles soumis au pouvoir arbitraire des forts le dégoûte.



Les Choux de Créteil sont un grand ensemble signé par Gérard Grandval à Créteil de 1969 à 1974 (10 tours rondes de 15 étages, la forme semblable à un chou-fleur en raison des balcons donne son surnom à ce quartier). 

"J'admire les urbanistes de ces années-là pour avoir imaginé recomposer la convivialité des villages dans du béton à multiples étages (...) pour s'être convaincus que les cités seraient assez radieuses, créeraient du lien, mélangeraient dans des odeurs de patchouli sur fond de papiers peints à grosses fleurs, toutes les couleurs, et que la classe moyenne qui les peupleraient s'élèverait, à la vue des barres d'immeubles, vers le ciel de la société. A la place des utopies, ils ont construits des villes enclavées aux murs difficiles à escalader. Ils nous ont posé des défis supplémentaires à relever."


Une prof passionnée

Ahmed est un élève travailleur et discret qui évite "les embrouilles" (ne rien dire impose le respect chez les autres). Cependant, malgré son sérieux, il est déclaré par les professeurs "inapte à la seconde générale". Son dossier est refusé en faveur de celui d'un élève blanc pourtant absent la moitié de l'année scolaire et titulaire d'une plus faible moyenne générale. Sa mère refuse une telle discrimination et réclame une entrevue avec le personnel enseignant pour que son fils intègre la seconde "histoire des arts" au lycée Léon-Blum. C'est cette classe d'élèves agités et odieux, désabusés, en manque de curiosité intellectuelle qu'Anne Anglès, professeur d'histoire-géographie, s'obstine à vouloir tirer vers le haut. C'est une femme forte, sévère et respectée car elle croit en ses élèves : "Son exigence avec nous, son autorité nous parvenaient comme des marques de respect. Elle réagissait, espérait toujours là où tous avaient démissionné. Elle avait littéralement "forcé notre respect". Elle refuse d'être le témoin passif de leur lente dérive vers la marge du système scolaire : "Elle prononce une phrase rarement entendue : "Moi, tout ça, ça me donne envie de vous aider." Nous n'avons jamais été aussi muets qu'à cette minute (...) Justement nous ne méritons pas d'être aidés. Nous sommes responsables de notre marasme. Nous avons consciencieusement oeuvré à le créer. Et maintenant, nous pataugeons dedans en nous éclaboussant, comme des enfants idiots. Il a suffi que notre prof principale disparaisse pour que cela soit pire, comme si nous avions profité de l'absence de notre mère."

Une classe réconciliée 

Quand Anne Anglès propose à sa classe de participer au concours national de la Résistance et de la déportation, elle y voit le moyen de confronter ses élèves à des valeurs acquises par l'expérience de la souffrance : le courage, la solidarité, la tolérance. En évoquant l'industrialisation de l'enfer, la mécanique d'extermination et les usines de la mort, elle réconcilie la classe dans la compassion : "Ca a été un choc pour nous que de prendre conscience qu'on peut décider froidement d'annihiler un peuple dans sa totalité, ses enfants, ses vieux, ses femmes, son avenir, et d'organiser cette élimination rationnellement, avec des contraintes logistiques, économiques ...". Les élèves visitent le mémorial de la Shoah ("Il y a tous ces visages qui nous regardent, nous attendent, fixes et immuables, qui attendent que nous les regardions") et constituent un dossier avec une analyse d'image, des séquences filmées, des bandes audio conservées aux archives. Ce projet leur apprend l'autonomie, mais aussi à travailler ensemble et à développer leurs capacités de réflexion comme leur vocabulaire.

La rencontre avec Léon Zyguel, rescapé d'Auschwitz

Ahmed rencontre plusieurs rescapés des camps de concentration à la préfecture du Val-de-Marne où sa mère travaille comme agent de service. Il est bouleversé par le destin de Léon. Cet ancien parisien d'origine juive polonaise qui a été arrêté à l'âge de 14 ans avec sa famille (son père, un métallo syndiqué, son frère et sa soeur) lui expose le quotidien des déportés : le tatouage du matricule, la faim, les maladies et les souffrances, les interminables marches d'un camp à l'autre, la mort des proches, la culpabilité du survivant. Il lui fait surtout cette incroyable confidence quant à la perspective d'un retour à la "vie normale" : "Je revois cette histoire dans laquelle je marche toujours, mais sous un jour glorieux. Je m'offre un mythe, je mets des mots comme des cannes pour tenir debout, vers demain (...) La fiction, c'est la meilleure distance au réel quand il est incompréhensible, bombe à fragmenter la logique, le sens. Je pose un autre paysage, de mots celui-ci, pour retrouver une direction. Une envie, si infime soit-elle, de respirer l'air de ce monde-ci quelques minutes de plus." C'est dans le souci de témoigner auprès des jeunes générations qu'il fonde le Comité Tlemcen composé d'amis de l'école primaire de la rue de Tlemcen. Ils publient ensemble des articles, posent des plaques commémoratives sur les façades de 63 écoles de l'Est Parisien et se déplacent dans les établissements scolaires : "Moi maintenant, ça me fait du bien de répéter toujours la même histoire, la mienne, celle des autres. Parce que je suis une exception d'avoir survécu, les autres aussi, de n'avoir pas survécu. Si les jeunes générations peuvent être touchées, elles sont sauvées. Si elles évaluent le risque à laisser les hommes abandonner l'humanité, le passé aussi est sauvé."

Histoire de rêver en vrai

Parallèlement à l'obtention d'un bac STG (Sciences et Technologies de la Gestion), Ahmed passe des castings (il joue un rôle dans Les Petits Princes, un film sur le football) et se consacre à l'écriture. Il reçoit un coup de pouce de Marie-Castille Mention-Schaar (scénariste, réalisatrice et productrice du film Ma première fois) pour co-écrire le scénario du film Les Héritiers grâce auquel il souhaite transmettre une sorte de morale : "Précisément parce que, au départ, je suis mal placé, pour cela, pour la morale. Mais justement j'ai compris qu'on peut toujours gagner, qu'on peut toujours sortir de la cité. Les enclaves, c'est nous qui les créons. Il suffit de les nier pour qu'elles disparaissent."




Comprendre l'histoire  

Au premier étage du Mémorial de la Shoah, Ahmed Dramé découvre l'histoire émouvante de Jesse Owens grâce à une exposition sur les Jeux olympiques de Berlin en 1936. Il s'agit du premier athlète noir à avoir acquis une notoriété à travers le monde en remportant une quadruple médaille d'or (il monte sur le podium en présence d'Hitler).

En effectuant des recherches sur les grandes figures humanistes qui ont éclairé d'autres jeunes artistes contemporains tels que le chanteur Abd Al Malik et le footballeur Lilian Thuram* (auteur de Mes étoiles noires : De Lucy à Barack Obama et Manifeste pour l'égalité), impliqués dans l'éducation contre le racisme, je suis tombée sur les incroyables autoportraits de Samuel Fosso ci-dessous. Il me semble qu'il devrait être obligatoire d'aborder à l'école la lutte des hommes qui ont contribué au rapprochement des peuples comme par exemple Ghandi, Martin Luther King, Che Guevara, René Cassin, Andreï Sakharov, Nelson Mandela, Elie Wiesel, Yasser Arafat et dernièrement Malala (militante pakistanaise de 17 ans, la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix).

* http://www.thuram.org/site/


African Spirits, Samuel Fosso (2008)


Les autoportraits de Samuel Fosso ont été présentés à la Maison des Arts de Créteil en 2010. Le photographe camerounais investit l'identité iconique de personnages fondamentaux des Indépendances Africaines, du Mouvement des Droits Civiques Américains ou de la culture des deux : Léopold Sédar Senghor, Keïta Seydou, Nelson Mandela, Malcom X, Aimé Césaire, Angela Davis, Tommie Smith, Muhamad Ali.


vendredi 9 janvier 2015

Mourir de dire (l'attentat contre Charlie Hebdo)

"Mourra bien qui rira le dernier"
Jacques Prévert

"La caricature est un témoin de la démocratie"
Citation de Tignous, le 4 décembre 2012 lors d'un festival à Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais)

L'improvisation d'immenses marches républicaines au coeur des villes de France, le déferlement de messages et de dessins partagés sur internet et les réseaux sociaux, la diffusion de nombreuses émissions à la radio et à la télévision, la profusion d'articles de presse - y compris à l'étranger - ainsi que la minute de silence observée ce jour à midi en hommage aux victimes de l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, qui a fait douze morts le mercredi 7 janvier 2015 à Paris, témoignent tous de notre bouleversement quant à la menace symbolique de la liberté d'expression des journalistes. Nous sommes tous Charlie. Nous condamnons massivement cet acte de barbarie. Le buraliste près de chez moi m'a d'ailleurs confirmé le formidable élan de solidarité des clients faisant la queue tôt ce matin devant sa boutique pour acheter les quotidiens. J'ai ainsi été privée, et ce pour la première fois depuis vingt ans, des suppléments littéraires du jeudi. Mais il est des plaisirs dont on peut parfois prendre plaisir à se priver ... 

Je publie ici le travail sanglant de Plantu et celui, plus amusant, de ma fille, âgée de huit ans, qui rend le sourire aux quatre dessinateurs disparus : Charb, Cabu, Wolinski et Tignous. C'est une manière de "faire la nique" aux assassins et d'effacer leur violence à coups de crayons afin qu'ils demeurent impuissants à faire se (re)trancher les mots dans notre gorge.




Charlie Hebdo
est une référence à Charlie Brown, le garçon maladroit, malchanceux et déprimé de Peanuts (le comic strip écrit et dessiné quotidiennement, sans interruption et sans assistance, par l'Américain Charles M. Schulz d'octobre 1950 jusqu'à sa mort en février 2000).