La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mardi 20 août 2013

Y revenir, Dominique Ané

«  J'ai cru que j'étais né au terme d'un voyage que je n'avais pas fait, et que je ne pouvais accomplir qu'à rebours ».

Né en 1968 à Provins en Seine-et-Marne, Dominique Ané est connu sous son nom de chanteur : Dominique A. Il est l'auteur d’une dizaine d’albums dont La Fossette qui donna, en 1992, un son et un souffle nouveaux à la scène française.

Longtemps, Dominique a cru que Provins était le seul bout du monde possible : "l'unique port au seuil d'une mer qui n'existait pas ». La ville, cernée par les champs de betteraves, lui apparaissait comme un décor gothique immuable avec ses remparts en ruines, la Tour César (autrefois une prison), les rues d’une « tristesse dont il est difficile de se soustraire », les gens silencieux marchant sous la pluie et les lancers de faucons lors des fêtes médiévales.

Dominique grandit au sein d’une famille prolétaire et unie qui vit rue des Marais au-dessus d'une école primaire. Son père est instituteur à Champbenoist et peint des paysages de montagne. Sa mère est au foyer. Dès la petite enfance, il ressent une grande tristesse lorsqu’un évènement gai se termine, en particulier quand il entend le générique de fin de l’épisode de Bonne nuit les petits : « La pilule ne passe pas: les choses finissent. J'en ai très tôt conscience. A peine commence-t-on à en profiter qu'il faut y renoncer. Quand ce que j'attendais se produit, j'anticipe l'épreuve de la fin; je devance la déception qui en découle, afin d'en atténuer les effets ». 

A l’école, il a peur des camarades qui se moquent de sa douceur et de sa vulnérabilité et le frappent facilement : « Je ne peux qu’avoir le cran d’accepter ma faiblesse, et d’en payer le prix, la peur, en espérant qu’elle suscite l’indulgence, et que les autres me laissent passer ». Il est terrorisé par les séances de piscine où le maître-nageur le fait plonger jusqu’à épuisement en éloignant à chaque fois un peu plus la perche. Puisqu’il est un garçon sensible dans un environnement hostile, il élabore un incroyable stratagème pour masquer sa fragilité, une mise en abyme – un film dans un film - qui lui permet de prendre de la distance par rapport au monde extérieur dont il se méfie : « Sur le chemin de l’école, j’invente une méthode de protection. J’imite le générique des programmes éducatifs vus en classe, et me mets à ce signal en situation de caméra subjective : j’enregistre les éléments de la réalité autour de moi, tout en imaginant être moi-même filmé et objet d’étude. Le filtre de la caméra imaginaire, derrière laquelle je me projette en pensée, me laisse à croire que je ne suis pas en contact avec le réel, que celui-ci n’est fait que d’une substance fictionnelle, inoffensive. Je fais entrer la vie dans un caisson de décontamination chimérique. Je ne l’en sors qu’au retour de l’école, une fois tout danger écarté, en lançant le générique de fin ». Ce passage m’a rappelé ma propre enfance, la phobie scolaire et une astuce pour dompter ma timidité excessive. J’interrogeais mon reflet dans les miroirs : Suis-je vraiment moi ou ne suis-je qu’une image ? Est-ce que j’existe vraiment ? Pourquoi ne pas construire un autre moi, plus fort, qui oserait répondre aux instituteurs et à mes camarades ?

Dominique est effacé jusqu'à sa rencontre avec Vincent dont la vitalité le séduit. Ils s'admirent mutuellement tout en utilisant l'ironie comme paravent de la pudeur adolescente. Ils écoutent beaucoup de disques ensemble, entretiennent une passion pour la musique punk anglaise et la new wave alors en pleine effervescence et ont le projet de monter un groupe de rock. Puis leur amitié se brise lorsque Dominique s'empare d'un magnétophone, enregistre seul ses premières chansons sur des mélodies improvisées et déménage à Nantes où son père est muté.

Adulte, bien que tétanisé par sa vénération pour la littérature, il persévère à écrire des textes : « écrire consiste peut-être en ça aussi : reconnaître son impuissance à le faire, et s’y atteler malgré tout ». Il a l’espoir que les mots couchés sur le papier lui permettront de ne plus vivre « tel un satellite autour de mon passé » et de couper, enfin, les liens avec Provins vers laquelle il ne cesse de revenir. En effet, l’amour du terroir l’incite à se perdre régulièrement parmi les lieux de son enfance. Il contemple les façades repeintes et les demeures à colombages rénovées. Il retrouve ainsi « ce paysage minimal et le vertige qu’il provoque en moi » et se complait à « ausculter le foyer de ma mélancolie ». Il est au diapason de ce lieu âpre qui lui ressemble : « Nous sommes assortis, unis pour la vie par une même mélancolie âcre et agressive, un même goût de la poussière et du marécage, de ce qui recouvre et englue, chacun à l’abri derrière sa forteresse, guettant l’ennemi depuis les meurtrières, portant sur la plaine le même regard d’envie et d’inquiétude face à tout ce qui peut en surgir, toute nouveauté susceptible de bouleverser l’ordre des choses ».

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce court récit d’à peine 90 pages. Dominique A nous livre une évocation subtile et poétique des lieux qui le hantent. Nicolas Bouvier, grand écrivain-voyageur suisse, dit dans L’Usage du monde : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Cette phrase correspond bien aux allers et retours du chanteur à l'affut d’un parfum de nostalgie nécessaire à la composition de ses chansons. Le refrain de son dernier titre, plutôt désabusé, témoigne d’un regret que je partage : celui de voir disparaître la beauté de notre société.

« Rendez-nous la lumière
Rendez-nous la beauté
Le monde était si beau
Et nous l’avons gâché ».

Chanson à écouter en live :
http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=be5e7xA2HGY


Aucun commentaire:

Publier un commentaire