La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

jeudi 29 août 2013

Du domaine des murmures, Carole Martinez

Ce roman a gagné le Prix Goncourt des lycéens en 2011.

En l'an 1187, Esclarmonde, jeune fille de quinze ans, refuse de s'unir avec Lothaire (son prétendant) et se coupe une oreille. Elle décide de vivre enfermée jusqu’à sa mort dans une petite cellule scellée contre les murs de la Chapelle bâtie par son père, le seigneur du domaine des Murmures, en l’honneur de Sainte Agnès (morte en martyre à l’âge de treize ans avec le Christ pour unique époux). 

Alors qu’Esclarmonde chemine vers sa réclusion à Hautepierre, petit village situé dans la vallée de la Loue*(1) en Franche-Comté, elle est violée dans la forêt par un mystérieux personnage. Elle dissimule cet outrage pour sauver son honneur : « Aux yeux de tous, je resterais pucelle ! Des religieuses, envoyées par l’archevêque, avaient constaté ma virginité deux jours auparavant. Je ne parlerais de mon viol à personne ». Elle cache également son fils Elzéar (« secours de Dieu ») – dont le seigneur des Murmures, à moitié fou, a percé les paumes avec une masse et un gros clou le jour de sa naissance – dans le ventre de pierre de sa cellule dénuée de tout confort (une chaise en bois, une fosse pleine de paille en guise de lit, un vase en fer, une cuvette en faïence, un récipient pour puiser de l’eau et une lampe à huile). Lothaire, fou d’amour, ne cesse de venir chanter des poèmes sous sa fenestrelle : « O chère Dame, tu as choisi d’épouser quatre murs de pierre et ton corps si mignon est prisonnier de la plus froide des étreintes. Comment peux-tu, la belle, ignorer la chaleur de mes bras et préférer à mon amour ardent, à mon chant, à ma fidélité, le silence glacé de cette tombe ? Ne vois-tu pas, cruelle, que je me meurs de désir ? Et que ma vie s’est arrêtée ce jour où tu m’as refusé ? ».

Le seigneur des Murmures épouse Douce en secondes noces. Celle-ci est horrifiée lorsqu’elle découvre les mains de son mari clouées au lit. Elle entend des murmures pendant son sommeil : s'agit-il de quelqu’un qui gratte et gémit dans l’épaisseur des murs ? Elle est persuadée qu’il s’agit du spectre d’Emengarde enterrée vivante dans les fondations du bâtiment (la légende à l’origine du nom du château). Esclarmonde exige que son père parte en croisade afin qu'il ne sombre pas totalement dans la folie. Elle verra en rêve tous ses exploits à travers les stigmates d’Elzéar : « ses mains percées ne me donnaient accès qu’au regard de mon père (…) et mes nuits étaient toujours emplies des souffrances du croisé que les caresses quotidiennes d’Elzéar me condamnaient à partager. Je vivais son calvaire de l’intérieur, j’étais ses pieds, ses yeux, sa chair. J’étais accroché à mon père comme le gui à l’arbre, j’embrassais sa pensée aussi clairement qu’au soir de mes noces manquées ».

Avant de mourir en Terre sainte, le seigneur fait une révélation qui est un véritable coup de théâtre : il confie être le père d’Elzéar à Thierry, l'archevêque de Besançon. Esclarmonde est immédiatement sommée par l’Eglise de faire vœu de silence éternel en pénitence du mensonge (par omission) dont elle s’est rendue coupable. Le jour où un incendie accidentel se déclare dans la chapelle, Lothaire vient délivrer le corps de sa bien-aimée qui expire à l’air libre : « J’ai souvenir d’avoir senti l’air sur ma peau, l’herbe entre mes doigts et ma langue nouée par sa promesse (…) Je suis partie amoureuse du ciel immense contenu dans les yeux doux de Lothaire ». La mort s’abat brutalement sur le fief comme « affamé par cinq années de jeûne » (la princesse emmurée a éloigné la Faucheuse pendant cette période). Douce débaptise alors Elzéar et l'élève comme son propre enfant (son fils, Phébus, est décédé suite à une chute de cheval).

Ce roman est un peu moins captivant que Le Cœur cousu (premier opus de Carole Martinez). Bien que l'auteur soit très douée pour réaliser le portrait d’une femme insoumise et restituer la langue et les légendes médiévales (notamment celle d’Amaury, l’un des sires de Joux, et de son cheval Gauvin*(2)), elle ne se montre pas vraiment convaincante avec cette héroïne vivant en lisière de songe. La trame fantastique du récit n’est pas assez exploitée au profit des longues aventures des croisés sans grand intérêt. Lorsque je suis tombée par hasard cet été sur la photo de la robe de mariée de Philomena de Tornos*(3), créée par Christian Lacroix (le couturier arlésien), j’ai immédiatement pensé à la femme fantôme sur la couverture du livre de poche (édition folio). Cette robe qui aurait pu être taillée pour Esclarmonde est actuellement exposée à Arles dans l’église de l’abbaye de Montmajour *(4).

Certains lecteurs décèleront peut-être dans le roman de Carole Martinez, l’influence du conte des frères Grimm : Raiponce*(5). En effet, lorsque la princesse aux longs cheveux dorés atteint l’âge de douze ans, la sorcière l’enferme au sommet d’une haute tour qui n’a ni escalier ni porte, rien qu’une petite fenêtre. Un prince amoureux viendra la délivrer de sa prison.

La Source de la Loue, Gustave Courbet (1864)
The Metropolitan Museum of Art, New York

Robe de mariée, création de Christian Lacroix pour Philomena de Tornos
(Duchesse de Vandôme)

***** Notes *****

*(1La Loue est une rivière française qui s’écoule de Ouhans (commune située au nord de Pontarlier) à Parcey dans le Jura où elle se jette dans le Doubs après un parcours d’environ 130 kilomètres. La Source de la Loue est l’un des sites privilégiés par Gustave Courbet dans ses peintures de paysages francs-comtois. Il y consacra plusieurs toiles aux alentours de 1863-1864. Chacune présente la source de la Loue qui surgit des entrailles de la terre, cadrée de différentes manières. Mais toujours, on trouve cette obsession de la cavité sombre de laquelle jaillit un flot tumultueux. Courbet y voyait-il une allégorie de la femme-mère, nourricière, procréatrice ou bien de façon plus triviale, de la femme-fantasme ?

*(2) : Pour en savoir plus sur la légende du sire de Joux:

*(3)La princesse Philomena, née en 1977 à Vienne, réunit deux nationalités: espagnole par son père (Alfonso de Tornos) et autrichienne par sa mère (Marie-Antoinette von Steinhart). Elle a étudié les langues et civilisations russe et germanique à la Sorbonne à Paris. Elle parle couramment le français, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, l’italien, le russe et l’arabe. Elle a travaillé cinq ans comme cadre dans une société industrielle française d'extraction de roches. Après son expérience professionnelle, elle décide de se dédier un temps à sa passion pour la mer et le grand large. En épousant le prince Jean de France, le 2 mai 2009 à Senlis, elle est devenue officiellement la nouvelle duchesse de Vendôme.

*(4: Christian Lacroix propose un libre parcours parsemé de ses réalisations (costumes d'Aïda pour l'opéra de Cologne) et d'une sélection de vêtements, objets liturgiques, oeuvres d'art contemporain du Cirva (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) à l'Abbaye de Montmajour à Arles: 

Exposition "Mon île de Montmajour", route de Fontvieille, 13200 Arles
Jusqu'au 3 novembre 2013 dans le cadre de Marseille Provence 2013 (7,50 € l'entrée, téléphoner au 04 90 54 86 40).

*(5)Pour lire le résumé du conte:

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