La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

vendredi 21 mars 2014

Hommage à Filou, histoire comme chat

A Filou, adopté dans un refuge, qui vient d'accéder au paradis des chats pitres. 

Ma fille, Emma, pense à son petit compagnon et se console dans la lecture.


Filou a été recueilli par les bénévoles d'un refuge de banlieue parisienne après une longue errance où il a contracté de multiples maladies (gale des oreilles, coryza, gingivite, problèmes digestifs). Malgré son état de santé et une légère surdité, nous l'avons adopté, en mars 2011, pour son allure de chat norvégien et son tempérament affectueux. C'était un mâle européen (tigré gris), âgé de 10 ans, avec une épaisse fourrure, une truffe rose vif, des yeux ambres bordés de blanc et une barbichette comme trempée dans le lait. Il était brave, débonnaire, gourmand mais aussi très collant. Il nous suivait partout, y compris en voiture, et ronronnait à la moindre caresse sur le sommet de son crâne ou les coins de sa bouche. Il avait la manie de ronfler bruyamment et de laisser dépasser un bout de langue après sa toilette, ce qui lui conférait un air comique. Trois ans de souffrances silencieuses ont eu raison de lui. Le vétérinaire a préféré lui épargner les complications d'un probable cancer des intestins. Je me souviendrai toujours des heures de lecture en sa compagnie lorsqu'il me réchauffait de ses yeux doux tel un amoureux transi à mes pieds. 

En son honneur, je souhaite faire un clin d'oeil au programme "Book Budies", initié le 20 août 2013 par le refuge américain Animal Rescue League of Berks County (Pennsylvanie), qui aide les enfants âgés de 6 à 13 ans à améliorer leurs compétences en lecture tout en offrant un peu de réconfort à des chats abandonnés : "Les chats trouvent le rythme de la voix très réconfortant et apaisant". 



R. Millot, L'enfant et la lecture, Premier livre de lecture courante, CP-CE1
illustré par Gerda Muller (1965)

mercredi 12 mars 2014

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc

Documentaire sur Violette Leduc le 12 mars à 22h50 sur Arte 
"La chasse à l'amour"



"L'impudeur ? C'est l'hypocrisie et la dérobade"
Violette Leduc (1907-1972)

Parce qu'elle n'accepte pas le nouveau mari de sa mère, Thérèse, 17 ans, est placée en pension dans un collège pour filles où elle rencontre Isabelle qui l'éveille au plaisir sexuel. Chaque nuit, cachées derrière le rideau de percale de leur cellule de dortoir, elles explorent leur géographie intime jusqu'à l'épuisement en évitant de réveiller leurs camarades de classe et le personnel de surveillance. 

J'ai été surprise et captivée par ce roman de Violette Leduc, écrit en 1946 et longtemps censuré (la version intégrale a été publiée en 2000), dont je ne connaissais pas du tout l'oeuvre. Son écriture singulière, à la fois poétique et crue, est une vraie découverte. Elle utilise des phrases courtes, percutantes et bourrées de métaphores, directement inspirées de ses propres passions homosexuelles, pour tenter de "rendre le plus minutieusement possible les sensations éprouvées dans l'amour physique". Je vous invite à dévorer d'une traite cet ouvrage (140 pages) et le glisser sous l'oreiller de votre compagne ou de votre compagnon. Cela pourrait bien être la parfaite invitation à un échange quant à la qualité d'écoute de vos corps et de leurs sensations.

Voici un florilège de citations tirées du roman :

"La cour fut à nous. Nous courions en nous tenant par la taille, nous déchirions avec notre front cette dentelle dans l'air, nous entendions le clapotis de notre coeur dans la poussière. Des petits chevaux blancs chevauchaient dans nos seins". 

"Elle souleva mon bras, elle se nourrit dans l'aisselle. Ma hanche pâlissait. J'avais un plaisir froid. Je ne m'habituais pas à tant recevoir. J'écoutais ce qu'elle prenait et ce qu'elle donnait, je clignotais pas reconnaissance : j'allaitais". 

"La caresse est au frisson ce que le crépuscule est à l'éclair. Isabelle entraînait un râteau de lumière de l'épaule jusqu'au poignet, elle passait avec le miroir à cinq doigts dans mon cou, sur ma nuque, dans mon dos (…) Elle violait mon oreille comme si elle avait violé ma bouche avec sa bouche. L'artifice était cynique, la sensation singulière. Je me glaçai, je redoutai ce raffinement de bestialité (…) Les doigts d'Isabelle s'ouvrirent, se refermèrent en bouton de pâquerette, sortirent les seins des limbes et des roseurs. Je naissais au printemps avec le babil du lilas sous ma peau".

"Isabelle allongée sur la nuit enrubannait mes pieds, déroulait la bandelette du trouble. Les mains à plat sur le matelas, je faisais le même travail de charme qu'elle. Elle embrassait ce qu'elle avait caressé puis, de sa main légère, elle ébouriffait et époussetait avec le plumeau de la perversité. La pieuvre dans mes entrailles frémissait. Isabelle buvait au sein droit, au sein gauche. Je buvais avec elle, je m'allaitais de ténèbres quand sa bouche s'éloignait. Les doigts revenaient, encerclaient, soupesaient la tiédeur du sein, les doigts finissaient dans mon ventre en épaves hypocrites".


Le sommeil, Gustave Courbet (1866)

Ces tableaux sont tous intitulés Deux amies
En haut à gauche: Albert Marquet (1912)
En haut à droite : Gustave Klimt (1917)
En bas à gauche : Tamara de Lempicka (2 tableaux de 1923)
En bas à droite : Picasso (1965)

A gauche : Deux femmes dans un embrassement, Egon Schiele (1911)
En haut à droite : Un dessin de Foujita (1924)
En bas à droite : Deux filles allongées dans une position croisée, Egon Schiele (1915)

 
La Vie d'Adèle, film d'Abdellatif Kechiche (octobre 2013)
Palme d'Or au Festival de Cannes
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19537141&cfilm=203302.html

Le roman Thérèse et Isabelle entre en résonance avec la passion d'Adèle et Emma mais les scènes de sexe du film, proches de l'esthétique pornographique et débordantes de sécrétions (larmes, morve, éjaculation), n'ont absolument pas le charme du texte de Violette Leduc.  
Violette, film de Martin Provost (novembre 2013)
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19538367&cfilm=193112.html

Violette Leduc, née bâtarde au début du siècle dernier, rencontre Simone de Beauvoir en 1945 à St-Germain-des-Prés. Commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l'écriture pour Violette et la conviction pour Simone d'avoir entre les mains le destin d'un écrivain hors norme. En 1948, Violette publie L'Affamée : un poème en prose, journal onirique d'une amoureuse, consacré à sa passion pour le Castor (nommée "Elle" tout au long des pages).

dimanche 2 mars 2014

L'abandon

Nu pleurant, Edvard Munch, 1913-1914

Le visage enfoui au creux de ses mains, elle pousse des cris comme un nouveau-né abandonné seul dans sa chambre. La boue de ses cheveux noirs, emmêlés de larmes, coule entre ses jambes parmi le sang des mots. La parole est morte dans son ventre. Elle ne sait pas comment habiller le silence.

mardi 18 février 2014

Féroces, Robert Goolrick

Robert Goolrick a été déshérité par ses parents suite à la publication de Féroces
Pour en savoir plus sur l'auteur : http://robertgoolrick.com

"L'encre, cette noirceur d'où sort une lumière", Victor Hugo.

Les parents terribles, un couple happé par les mondanités

Famille américaine modèle
(publicité des années 1950)
A travers ce premier ouvrage, Robert Goolrick raconte ses souvenirs de jeunesse dans l'Amérique des années 1950. Il dévoile en particulier le désastre de sa relation avec ses parents, un couple apparemment parfait, dont on s'arrache la compagnie parmi les soirées de cocktail les plus prestigieuses de la banlieue chic de Virginie. Monsieur et Madame Goolrick sont beaux, minces, charmants, généreux, intelligents et drôles. Cependant, en privé, ils sombrent peu à peu dans l'alcool, la violence, la folie et l'aigreur. Ils cessent de s'habiller et d'entretenir leur maison envahie par la crasse et les rats. Le père enchaîne les verres de bourbon devant la télévision tandis que la mère, autrefois jolie, élégante et spirituelle, tente d'oublier le chagrin d'une vie qu'elle déteste : "Elle était toujours malheureuse, et rien ne pouvait l'apaiser. Quels que soient l'amour, la tendresse ou les cadeaux somptueux qu'elle recevait. Même obtenir des choses dont elle avait toujours rêvé, comme la maison dans laquelle elle vivait, n'y changeait rien". Lors d'un jeu entre amis consistant à désigner le personnage littéraire auquel chacun s'identifie, Madame Goolrick ose même avouer une ressemblance avec Lady Brett Ashley, l'héroïne du roman Le Soleil se lève aussi d'Ernest Hemingway, car c'est une femme magnétique, frivole, infidèle et désorientée qui pousse les hommes pleins de désir à la fureur et au désespoir : "Je crois à la manière dont elle a vécu. On ruine sa propre vie puis, très délicatement, on ruine la vie de ceux qui nous entourent".

L'alcoolisme, un héritage maudit

À 31 ans, Robert travaille pour une agence de publicités. Il se débat avec l'alcoolisme (un litre de gin par jour accompagné parfois de cocaïne), la dépression (un séjour en hôpital psychiatrique), les tentatives de suicide (il s'ouvre plusieurs fois les veines), les amours chaotiques (il aime simultanément une femme aux mains sublimes et un homme marié) et l'automutilation (il se taillade régulièrement les bras avec une lame de rasoir) : "Le sang était d'un rouge riche (...) comme le rouge à lèvres sombre et laqué d'une belle femme. Dans la lumière, il miroitait. J'étais amoureux de mon sang". Il exprime en toute transparence son insurmontable difficulté de vivre malgré les fortes doses de médicaments et d'anxiolytiques prescrites pour alléger ses souffrances : "Je voulais mourir depuis que j'avais douze ans. Je ne me sentais pas en sécurité. Je ne me sentais pas appelé à durer. Ma vie était une fiction que j'avais créée, comme un extraterrestre qui débarquait sur la Terre pour essayer de se faire passer pour humain. L'affection de mes amis ne signifiait rien pour moi, puisqu'elle s'adressait, telle qu'ils la convenaient, à quelqu'un qui n'existait pas. Il n'y avait personne à l'autre bout".

L'inceste, un secret bien gardé

Une cinquantaine de pages avant la fin du livre, Robert détaille abruptement le viol commis par son père, sous les yeux de sa mère, lorsqu'il était couché entre ses parents dans le lit conjugal (sa chambre avait été cédée aux invités de la famille) : "La nuit du 6 septembre 1952, je me suis réveillé dans la pénombre éclairée par le clair de lune, dans une chaleur étouffante, et je me suis rendu compte que mon père était en train de me baiser. C'était un mois et deux jours après mon quatrième anniversaire". Tout à coup, le lecteur comprend ce qui a déclenché un tel mal-être chez l'auteur et combien sa parole d'enfant a été niée : tous savaient, y compris la grand-mère, et ont gardé le silence pour s'enfermer à jamais dans le secret de l'inceste. Robert explique enfin comment il a survécu à ce traumatisme, à la fatigue d'être soi (il se trouve laid, maigre, maladroit et sans intérêt), à l'impossibilité d'aimer ou d'être aimé qui  lui a fait renoncer à toute forme de sensualité : "Au milieu de toute cette confusion, dans l'instant où tout a commencé, il y a la sensualité, le désir, et même la volonté de me faire mal, plus tard, des années plus tard, car c'était la seule expérience sensuelle possible puisque je ne supportais plus l'idée même qu'un autre être humain me touche avec amour ou affection, or la mutilation était une forme d'auto-affection". 

L'écriture, une libération

Bien qu'il existe déjà beaucoup de témoignages d'auteurs américains sur l'alcool et la dépression (La Fêlure de Francis Scott Fitzgerald, une nouvelle écrite en 1936, et Face aux ténèbres de William Styron publié en 1990), celui de Robert Goolrick, totalement dépourvu de pathos, est extrêmement touchant car l'écrivain réussit à faire de son combat intime un projet artistique qui surmonte les risques du narcissisme. Il démontre qu'il n'a pas gâché sa vie mais qu'au contraire la sienne a été gâchée par l'intrusion du corps "étranger" de son père. Il ose briser la loi du silence - ce qui lui coûte l'héritage de sa famille - pour se faire justice et dissuader tout homme qui tiendrait ce livre entre ses mains d'abuser d'un enfant. 

J'encourage sincèrement toute personne victime d'addiction à lire ce roman puis tester les vertus libératoires du langage en substituant le manque par l'écriture (aucune nécessité de se sevrer ensuite de cette drogue douce mais puissante qu'est la littérature!). J'ai moi-même utilisé ce remède pour vaincre l'anorexie. En effet, tel un boxeur qui valse entre les cordes du ring, j'ai lutté avec les mots de la maladie, esquivé les coups du sort, fait cracher un sang d'encre au mutisme, envoyé au tapis l'ennemi en moi. Il m'en a fallu du temps pour mettre KO mon chaos et devenir un peu plus féroce …

Hope filter, huile sur toile, Flavia Pitis (2011)
Jeune artiste-peintre roumaine
Il nous faut tous, un jour ou l'autre, regarder le passé en face

dimanche 2 février 2014

Comme un cheval fourbu

Cheval dans sa prairie, Michel Vanden Eeckhoudt
(rencontres photographiques d'Arles 2013)
Le cheval fourbu étend ses flancs de colline tel une odalisque couchée sur un lit d'herbes folles. La crête de ses reins pointe sous sa robe et dessine l'horizon d'un ciel de caresses. Sa crinière blonde innondée de lumière se pare du doux parfum des fleurs de la liberté.